MARGODIK

Marguerite La Boissière

Chant collecté par Théodore Hersart de La Villemarqué
dans le 1er Carnet de Keransquer (p. 212).




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  • La mélodie 1 est une gavotte "Ton plinn simpl", intitulée "Margodig La Boissière", chantée en "kan ha diskan" par Thierry Rouaud et Serge Ghidalia sur la cassette audio publiée à Paris, en 1982, en soutien aux écoles Diwan.
  • La mélodie 2 est une complainte lente portant le même titre et chantée par les sœurs Goadec.
  • Tune 1 is a gavotte "Ton plinn simpl", titled "Margodig La Boissière", sung as a "kan ha diskan" duet contributed by Thierry Rouaud and Serge Ghidalia to a tape published in Paris, in 1982, in support of the (Breton language) "Diwan" schools.
  • Tune 2 is a homonymous slow lament sung by the famous Breton singers, the Sisters Goadec.

  • BREZHONEK

    Margodik


    p. 212

    1. Selaouit hag e [klefet, mar plij ganeoc'h, kanañ]
    Ur chanson [a zo kompozet a-nevez vit ar bloaz]
    War ur femelen yaouank he-deus kuitaet he bro,
    He c'herent hag he ligne a zo holl en kaoñioù.

    2. Un devezh ma edo he zad en davarn da evañ
    Di antreas [ar peizant hag a lavaras dezhañ,
    En ur evañ d'e yec'hed, ar gwaz en-neus lavaret:
    - Aotroù , ho merc'h Margodik a fell din da gaouet. -

    3. An itron a oa prezant a respont prontamant:
    - Ne gredan ket ec’h afer gant mab eur peizant.
    He zad a zo denjentil, he mamm a zo itron,
    Ma merc’h a zo dimezell deus a gondision.

    4. Ma merc’h a zo dimezell dimeus a La Boissière,
    Ne gredan ket ec’h afer gant eur palefrinier. -
    Ar gwas a nevoa spered, ne lâras ger ebet
    Hag a lezas an itron d’echuiñ he goupled.

    5. Deus an noz, erru gêr, a zo dê annoñset
    Ya, gant o merc’h Enorig, a oa Margod kollet,
    Kerkent ‘zo zavet enklask partout dre an noblañs,
    Na vank, na zal, na kegin ‘barzh an apartenañs.

    6. Na vank na zal, na kegin, na c'hambr, na marchosi
    Klasket a oa Margodik, betek kambr ar c'houldri,
    Klasket a oa Margodik, ha da krec'h, ha d'an traoñ
    Betek poull rod ar vilin, a zellas an aotroù.

    7. - Erru an abardaez, poent eo d’em diskuizañ,
    Zonet eo bet kloc’h ar pred ha poent e demp koaniañ.
    Goude, ni a gonkluo petra a vezo grêt
    Evit ma merc’h Margodig a renkin da gavet.

    8. Me ‘yelo da gaout ar gwas pehini neus hi laeret,
    Evit ma merc’h Margodig a renkin da gavet.
    O ya, ma merc’h Margodig din me zur a rentoc’h
    Ha mar ne vec’h ket krouget ez ey d’ar galeo!]

    9. - Gwir eo ho merc'h Margodik ha me en em gare.
    Mar lezfemp da eurediñ, kement-se ne'm gafe.
    [Ma rafen eur griadenn d’am dous, d’am c’harantez,
    Ouzhpenn seiz leo tro var dro ma mouez anavefe.

    10. Ha mar ne glev ket c‘hanon e c'halchen monet c’hoazh
    E-kichen ur goz wezhen a zo e Langolvas.-
    An aotroù ‘deuas d’ar ger pa n’hallas goût netra;
    Ar person a zo furoc’h a deu ivez bremañ:

    11. Ha war digare farsal a neus lâret d’ar gwas:
    - Me a oar kenkoulz ha c’hwi pelec’h emañ ar plac’h.
    Bremañ pa ‘peus hi laeret, c’hwi ‘renk hi eureujiñ,
    Pe na ‘po ket da vale neblec’h e-lec’h ma vin.

    12. - O ya, p’am eus hi laeret on prest d’hi eureujiñ,
    Ha me n’em gavo ganeoc’h e-lec’h ma lârfet din.
    - Ma ‘n gredit ket dont en deiz, deuit en noz ma karet,
    Ma ve serret an iliz, c’hwi ‘chomo er porched. -

    13. An deiz war-lerc’h pa zavas, deuet eo gant ar plac’h yaouank
    Evit dont da eureujiñ da iliz Sant Jermen.
    P’erru e-tal ar vered, he breur, he mamm, he zad
    A lemas ar plac’h yaouank digant he c’hamalad.

    14. He breur a oa yaouankoc’h a neus lâret raktal:
    - Hemañ a zo eun taol vil ho-peus graet deomp, ma c’hoar.
    Na pa glevo hon ligne, kerent ha mignoned,
    Gante dre holl er bed-mañ, ni a vezo kazet. -

    15. Margodig a respontas neuze pa ‘deus ‘nehañ klevet:
    - Kontant on d’e eureujiñ, pa neus ma añlevet. -]
    Me zo giz ur c'hefeleg: n'on ket aes da atrap.
    Da nav eur e Langonet, ha da zeg e Langoat.

    16. Me zo e giz al lapous a nij tre veg ar gwez.
    Pe vec'h d'am glask d'ar C'hastell me zo e Gemene.
    [Met he zad a oa prezant a respont prontamant:
    - Me ho kaso Margodig d’ar gouent a Wengamp. -]

    17. - Aet va mestrez d'ar gouent hag hi gwisket e griz.
    Me ya bremañ da ermit d'ar Forez ar Markiz. -
    Aet va mestrez d'ar gouent hag hi gwisket e griz.
    Me ya bremañ da ermit d'ar Forez ar Markiz. -

    KLT gand Christian Souchon.
    TRADUCTION FRANCAISE

    Marguerite La Boissière


    p. 212

    1. Ecoutez, s'il [vous plait d'entendre une chanson nouvelle]
    Chanson [composée cette année sur une demoiselle]
    Laquelle quitta son pays et toute sa famille.
    Quelle douleur pour des parents que de perdre une fille! .

    2. Un jour, son père était en train de boire à la taverne,
    On voit entrer [le paysan qui l'aborde en ces termes:
    - Je viens boire à votre santé et faire ma demande:
    A la main de votre fille Margot, j'ose prétendre. -

    3. La mère qui n'était pas loin s'empressa de répondre:
    - Le fils d'un paysan n'est point ce qu'il nous faut pour gendre.
    Pour la fille d'un gentilhomme et d'une grande dame,
    Abandonner sa condition, serait perdre son âme.

    4. Ma fille, vous le savez bien, est une La Boissière,
    S'allier à des palefreniers, cela ne lui sied guère. -
    Le jeune homme avait de l'esprit, autant que de patience:
    Il laissa la dame achever ses longues remontrances.

    5. Le soir quand ils rentrent chez eux, l'autre fille, Honorée
    Leur apprend la disparition de Margot, éplorée:
    On a cherché partout en vain dans la gentilhommière ,
    Inspecté le moindre recoin, la maison tout entière:

    6. La cuisine, puis le salon, les chambres, l'écurie
    Et le pigeonnier, partout l'on cherche et "Margot!" l'on crie.
    On suppose Margot en haut, en bas on la devine;
    Au creux de la roue du moulin, que son père examine.

    7. - Il se fait tard. Il va falloir arrêter, brave troupe:
    J'entends la cloche du manoir, c'est l'heure de la soupe.
    Ensuite nous déciderons ce qu'il convient de faire
    Pour retrouver notre Margot, notre fille si chère.

    8. J'irai trouver le garnement qui l'enleva sans doute,
    Ma fille Margot reviendra chez nous, coûte que coûte.
    Oh oui, tu devras me rendre Margot, mon héritière
    Car sinon je te promets la potence ou les galères!]

    9. - Il est vrai que Margot et moi, nous aimons d'amour tendre.
    Laissez-nous donc nous marier et moi, sans plus attendre.
    [Je n'ai qu'à l'appeler bien fort, elle accourra sans faute,
    Même à plus de sept lieues de là, ma voix vers elle porte.

    10. Si même elle ne m'entend pas, je suivrai la grand' route
    Près d'un vieil arbre à Langolvas, c'est là qu'elle est sans doute.-
    Le noble n'y comprenant rien a rejoint ses pénates;
    C'est au recteur, bien plus malin, de jouer les diplomates:

    11. En ayant l'air de plaisanter, il a dit d'un ton bravache:
    - Je sais aussi bien que toi-même où la fille se cache.
    Je sais que tu l'as enlevée pour l'épouser, sans doute
    Ou bien ne t'avise jamais plus de croiser ma route!

    12. - Enlevée je l'ai, je l'avoue, en vue du mariage,
    Donnez-nous un rendez-vous; à m'y rendre je m'engage.
    - Si vous craignez le jour, venez plutôt la nuit tombée,
    Attendez-moi sous le porche, si l'église est fermée. -

    13. Dès le jour suivant il fallut qu'avec la fille il aille
    A l'église de Saint-Germain, en vue des épousailles.
    Des bras du jeune homme et le frère et la mère et le père
    Ont arraché la pauvre enfant, devant le cimetière.

    14. Son frère cadet répétait à qui voulait l'entendre:
    - Ma sœur, vous nous déshonorez, vous devez le comprendre.
    Quand tous nos parents et alliés auront vent de la chose;
    Nous serons blâmés par eux. Dire en quels termes je n'ose. -

    15. Margot répondit à son tour à cette philippique:
    - De l'avoir suivi de plein gré, sachez que je me pique. -]
    Telle la bécasse, ma foi, je me joue de vos leurres:
    A neuf heures à Langonnet, à Langoat à dix heures. (**)

    16. Je suis semblable à l'oiseau qui vole au-dessus des arbres.
    Me croit-on à Châteauneuf? A Guéméné je m'attarde. (**)
    [Mais son père qui l'entendait à répondu bien vite:
    - Je m'en vais vous mettre au couvent de Guingamp, ma peite! -]

    17. - Ma maîtresse est dans un couvent, vêtue de bure grise.
    Et moi je veux vivre en ermite au Bois de la Marquise.
    Ma maîtresse est dans un couvent, vêtue de bure grise.
    Et moi je veux vivre en ermite au Bois de la Marquise. -

    (**) Langoat-Langonnet:72 km, Châteauneuf-du-Faou - Guéméné:50 km

    Traduction: Christian Souchon (c) 2015
    ENGLISH TRANSLATION

    Margaret


    p. 212

    1. O, listen all, please, [and you shall hear now a brand new ditty]
    The song you'll hear, [composed this year, I have learnt quite recently]
    The lass addressed is one who left from the house of her parents
    Abandoning her kith and kin who sadly mourned her absence .

    2. Her father being once in an inn, was busy quenching his thirst;
    In came a [certain wealthy farmer's son who greeted him first,
    And while he drank the gentleman's health, he said straightforwardly:
    - My Lord, your daughter Maggie I ask you herewith to marry. -

    3. The lady mother was not far and hastened to give answer:
    - Do not imagine that she may stoop to marry a farmer.
    This girl is worth the highest birth, her mother is a lady,
    Her pedigree makes of Maggie a person of quality.

    4. This girl, as you already knew, is born a La Boissière,
    Don't think that you could bring her to become a "palefrenière"! - (*)
    The boy was sane and did refrain from stopping the orator
    He left it to the lady to sing to an end her chapter.

    5. But on the same day, when they came home, they have heard strange tidings:
    Their daughter Henori told them, of Maggie's disappearing.
    Castle and church though she had searched, every nook, every cranny
    Look as she would, nowhere she could discover the young lady.

    6. Not in the hall, and not in all bedrooms, kitchen and the rest;
    Neither in horse stable nor loft with holes for pigeons to nest.
    They looked upstairs for the girl fair, downstairs they looked for Maggie
    The very wheel mill was with zeal searched by the Lord precisely.

    7. - It's getting dark here in the park, it's time to rest most surely.
    They ring the bell. It is to tell us that dinner is ready.
    Afterwards we shall all agree on the best course to follow,
    My dear daughter to recover, how to catch that swift swallow.

    8. I'll make a bid to him who did abduct her from our houses,
    Since I must get my daughter back, no matter what the price is.
    O yes, he must give back to us my lily of the valley
    Or else I do send him soon to the gallows or the galley!]

    9. - I can't deny, Maggie and I love one another dearly.
    You know how you stop that ado: just allow us to marry. ]
    I'll give a cry, right loud and high, I know my love will hear me,
    Seven leagues far from her you are, but she'll know my voice surely.

    10. Should she not hear, I would from here go to the place where she hides.
    We did agree on an old tree in the parish Langolvas.-
    The gentleman returned home and he knew not what to decide;
    The parson was so clever as a good advice to provide:

    11. Was it to tease, was it to please him? He said to the stripling:
    - Of course I know, just as you do, where the young girl is hiding.
    But since you are going that far, now you must needs get married
    Or else I swear that you won't dare to cross my way unworried.

    12. - Yes I admit that I did it: I'll marry her readily,
    And I shall go wherever you will decide to direct me.
    - I think you may not come by day. You rather had come by night.
    If the church door is shut, before the porch wait. Will you comply? -

    13. And in the ensuing evening, he did come with the maiden.
    They had hurried to get married in the church of Saint Germain
    Their hope was marred: in the churchyard hid her brother, her mother,
    Her father too: the three withdrew the young lass from her lover.

    14. And now her younger brother found it right to make a lecture:
    - This villainy our family won't pardon you, my sister.
    For our relatives won't be late in spreading wide the story
    And soon the whole world will not thole our race stained with infamy. -

    15. But Maggie was so saucy as to retort though indicted:
    - It was my scheme to marry him once I had been abducted. -]
    I am that type of bird: a snipe not easy to be shot at.
    At nine o' clock at Langonnet, and at ten at Langoat. (**)

    16. I am that type of bird whose flight your reckonings will betray .
    The task is tough: from Chateauneuf I could fly to Guéméné. (**) -
    [Her father cut in and he shut this fountain of eloquence:
    - There is a convent in Guingamp where you shall have admittance. -]

    17. - My sweetheart went to a convent: she's clad in grey all over.
    To Marquis' Grove now I shall rove, a poor hermit forever.
    My sweetheart went to a convent: she's clad in grey all over.
    To Marquis' Grove now I shall rove, a poor hermit forever. -

    (*) An ostler's wife
    (**) Langoat-Langonnet:72 km, Châteauneuf-du-Faou - Guéméné:50 km

    Translation: Christian Souchon (c) 2015


    NOTES:
    Bibliographie:
    M. Donatien Laurent indique pour ce chant:
    - Manuscrits:
    . Coll. Penguern t.92, 59: "Margodic La Boessière" (recueilli par Mme de Saint-Prix, et consultable en ligne dans la thèse de M. Yvon Le Rol "La langue des Gwerzioù...", p. 414).
    . Coll. Lédan, IV : Son "Margodic La Boessier".
    - Recueils:
    . Luzel: "Sonioù I": Margodic La Boessier (Pluzunet).
    Melle Eva Guillorel a publié en ligne une remarquable étude (qui prolonge des travaux de M. Donatien Laurent) de ce chant dans sa thèse de doctorat "La complainte et la plainte", pp. 422-443 (vol. II) et 798-799 (vol. IV). On y apprend que le second carnet de Keransquer contient:
    . la plus longue version connue de ce chant (110 vers);
    . qu'elle ne semble pas avoir été collectée à Nizon du fait qu'elle cadre exactement avec les versions trégoroises.
    M. Donatien Laurent indique que ce second carnet porte inscrites de la main de La Villemarqué les dates des collectes qui y sont consignéés: "1841 & 1842 - 1863, 1864." On peut en déduire qu'en préparation de la seconde édition de Barzhaz (1845), le Barde de Nizon avait étendu ses recherches au-delà de la Haute-Cornouaille. Une preuve de plus de l'authenticité de son travail de collectage.
    Malheureusement Melle Guillorel n'a pas basé son étude sur ce précieux document, mais publie deux autres versions de cette chanson ("son"), qui pourrait être une "gwerz" par sa tonalité mélancolique.
    . L'une, un raccourci de la version Luzel, fut chantée en 1980 par Eugénie Parcheminer lors d'un concours "Kan ar Bobl" organié à Plestin.
    . L'autre, est la version Lédan (qui omet la ruse du prêtre et le dialogue entre Margot et son frère).
    Je me suis servi des deux versions pour compléter (en italiques) les courts extraits (une douzaine de lignes) consignés dans le premier carnet.

    Remarques
  • Le rapt de séduction
    Comme dans Le Clerc Le Loyer, on a affaire dans ce chant à un "rapt de séduction" par lequel une jeune noble qui se laisse enlever par le fils instruit (clerc) d'un fermier enrichi, tente de forcer ses parents à régulariser sa situation et à admettre la mésalliance. Elle reflète une évolution sociale caractéristique de la fin du 18ème siècle. Dans la deuxième version de La Villemarqué, Margot répond à son frère:

    "Evidon bout dimezel, n'am-eus ket a leve
    Hag ema gwelloc'h ganin mont e rank ur peizant,
    Evit 'n hini chom pelloc'h, e gwall diaezamant."
    "J'ai beau être une demoiselle, je n'ai point de rente,
    Et je préfère m'abaisser à l'état de manante,
    Plutôt que subir plus longtemps ma misère présente."


    Elle appartient à une famille noble qui n'a plus les moyens de tenir son rang.
    Il est possible de confronter la chanson avec la réalité historique telle qu'elle est reflétée dans les registres sans que l'on parvienne pour autant à des identifications indiscutables.
  • Localisation et datation des événements
    Les toponymes cités dans la chanson, église Saint Germain, forêt du Marquis ou de Beffou, renvoient à la paroisse de Plougonver, à une quinzaine de km à l'ouest de Guingamp, hypothèse confirmée par des indications portées en regard du titre et en marge de son manuscrit par Mme de Saint-Prix: paroisse de Plougonver, chapelle de Saint-Tugdual, moulin du Pont-Meur, forêt de Coat-an-Noz et Ménez-Bré.
    La version Saint-Prix, à la 3ème strophe, donne en outre le nom de l'auberge: "e Penn ar Mur Kleuyoù" (Le Bout du Mur aux Fossés), et évoque le lieu-dit "Keranna" où habitent les oncles de la jeune fille, auxquels il convient d'envoyer une lettre, mais on ne peut guère en tirer grand' chose.
    Quant au lieu où la jeune fille pourrait se cacher, la chanson renvoie à Morlaix, à une quarantaine de km plus à l'ouest: arbre de Langolvas, à l'est de la ville. Mais il s'agit d'une hyperbole: la version Saint-Prix, cite des lieux bien plus lointains: Landerneau, Brest.
    La chanson évoque un couvent à Guingamp qui pourrait être celui de Notre-Dame de la Charité du Refuge, situé au faubourg de Montbareil où les filles qui mettent en péril l'honneur familial sont enfermées, soit à la demande de la famille, soit sur décision du recteur de paroisse.
    C'est le moyen retenu en dernier lieu pour résoudre ce conflit, mais d'autres ont été envisagés:
    - le recours à la justice (le père parle de potence et de galères; dans la version Saint-Prix, il veut tout d'abord appeler "an archerien", les gendarmes!)
    - ou à un arbitre, qui se trouve être le recteur, comme c'est effectivement souvent le cas avant la Révolution.
  • Identification de l'héroïne et de sa famille
    La Villemarqué s'était penché sur la datation de cet événement et avait indiqué sous le titre, dans le 2ème carnet, "1763".
    M. Donatien Laurent en a conclu que l'héroïne ne pouvait être que Marguerite-Yvonne de La Boissière - Kerret, qui vécut dans la seconde moitié du 18e siècle, au manoir de Kergus à Plougonver.
    Les registres paroissiaux de Plougonver nous apprennent que Marguerite-Yvonne de La Boissière, née en 1744 et décédée en 1806, était fille de Jean-Joseph de La Boissière et de Marguerite de Kerdaniel et qu'elle avait une sœur ainée, Amadore-Renée qui pourrait être l'Hénori (Honorée) de la chanson. La pauvreté de la famille semble confirmée par son absence dans les rôles de capitation de noblesse, consultés entre 1740 et 1752.
    En 1763 elle signe en tant que marraine l'acte de baptême de François Le Morellec: elle est encore demoiselle. Trente ans plus tard on la retrouve à Jersey où elle a émigré à l'été 1792 comme beaucoup de nobles de Bretagne. Les registres locaux signalent en outre la présence d'un prêtre de Plougonver. Marguerite, toujours célibataire, meurt le 2 mai 1806 à Saint-Hélier (Jersey). Sa sœur Amadore, émigrée avec elle, meurt deux ans plus tard.
  • Identification du recteur
    La version Saint-Prix fournit un nouvel élément essentiel: elle précise en effet:

    "An aotroù deus ar Garzpern a oa person a Blougonver.
    Amitié ha ligneaj e-noa gant tud a La Boissière."
    "Monsieur du Garzpern était le recteur de Plougonver.
    Lié par l'amitié et le sang avec les La Boissière."


    Il s'agit donc de Charles-Olivier du Garzpern qui fut effectivement recteur de Plougonver depuis 1737. En 1790 il refusera de prêter serment à la constitution civile du clergé, geste minoritaire dans le district de Guingamp. Il ne sera pas cependant éloigné de sa paroisse car il est alors agé de 81 ans. On n'a pu établir l'existence des alliances entre sa famille et les La Boissière, signalées par Mme de Saint-Prix.
  • Identification du jeune homme
    Il est appelé "Visent ar Bibi" dans le 2ème carnet de Keransquer et "Visant ar Pipi" chez Luzel. Ces noms signifient "Vincent fils de Pierre".
    Il est fils de paysan ("mab al labourer") dans la version Saint-Prix et dans notre version il est dit "palefrenier". Dans la version Saint-Prix ainsi qu'une autre, il se dit auteur de la chanson et nous apprend qu'il était (aussi) clerc étudiant à Morlaix, diplômé du collège de Creac'h-Joli et, depuis, au service d'un procureur dans la ville de Guingamp:

    "Nep e-neus kompozet ar son zo ur c'hloarek yaouank,
    A zo gant ur prokuror re ger deus a Wengamp,
    A oa bet e Montroulez o poursuiñ e studi,
    Hag a oa bet reformet deus skolaj Kreac'h-Joli."


    Dans son deuxième carnet d'enquête, La Villemarqué nous livre, en note, une indication, qui permet peut-être d'ajouter ce chant à la liste déjà longue des chants collectés à Leuhan:

    "Son Margodik zo bet savet gant Visent ar Bibi a chome e Gersalaün e parrez Leuc'han"
    "La chanson de Margodic fut composée par Vincent fils de Pierre qui habitait à Kersalaün en Leuhan.
    "

    (cf. Le faucon "Une découverte de M. Goulven Péron"). Il existe effectivement un écart, Kersalaün, au nord-ouest du bourg de Leuhan. Cette paroisse située près de Châteauneuf-du-Faou en Cornouaille centrale est très éloignée de Plougonver (plus de 50 km) et de tous les autres lieux cités dans le chant.
    Le collège de Créac'h-Joly fut fondé à Morlaix en 1597 et fermé en raison de son délabrement entre 1760 et 1787.
    On ne connait pas de listes d'élèves de cet établissement, mais la comparaison avec le collège de Tréguier permet de supposer que la moitié d'entre eux étaient des fils de paysans.
    La version "Saint-Prix" précise que le garçon se fera ermite "e bord Koat ar Milin", "à la lisière du Bois du Moulin."
  • Le couvent de Notre-Dame de la Charité du Refuge à Montbareil
    Eva Guillorel écrit à son sujet (p.441 de sa thèse):

    "... Fondé en 1677, [c']est à la fois l’établissement le mieux documenté et celui qui correspond le plus au profil de Marguerite-Yvonne de La Boissière : la tâche revendiquée de cet établissement est en effet de « rappeler à leur devoir les filles ou femmes tombées dans le libertinage », et ce « pour toujours ou pour tout le temps qu’on veut ». Quatre types de pensionnaires fréquentent ce couvent:
    - les recluses ou pénitentes détenues par suite d’une décision de justice ou d’une lettre de cachet,
    - les recluses sur ordre parental ou familial non sanctionné par acte judiciaire,
    - les pensionnaires entrées librement
    - et enfin celles qui sont acceptées par charité"...
    [...] Des références à une « Melle La Boissière » (sans prénom) apparaissent à quatre reprises entre 1769 – dans le mémoire qui détaille les sommes dues pour la consommation du vin – et 1776 – dans le « cahier pour marquer les lettres écrites pour affaires » –.
    Mais on retrouve également en 1782, dans le registre des deniers reçus pour les pensions, une référence au paiement par Madame de La Boissière d’une pension pour sa fille « Melle La Boissière, entrée ce jour aux pensionnaires » ainsi que d’autres paiements en 1783 dont l’un pour « sa fille sortie ce jour ».


    Ces indications ne permettent pas d'affirmer avec certitude que Marguerite ait fréquenté cet établissement, mais confirment l'existence de rapports étroits entre ce couvent et les La Boissière (ainsi que les Du Garzpern qui apparaissent également dans plusieurs registres).
  • L'hommage à La Villemarqué
    Dans sa remarquable thèse, Melle Guillorel, a exclu le Barzhaz des sources consultables en matière de tradition orale. Cependant elle conclut son étude par diverses considérations, dont celle-ci:

    "Si l’on considère à nouveau, au terme de cette enquête, l’indication de datation portée par La Villemarqué en tête de la version qu’il a notée dans son deuxième carnet, la similitude entre la date qu’il suggère et l’hypothèse formulée d’après la confrontation approfondie avec des sources écrites est particulièrement saisissante. 1763, l’année proposée par ce collecteur, correspond exactement à la dernière attestation recensée de Marguerite-Yvonne de La Boissière dans la paroisse de Plougonver, avant sa présence présumée au couvent de Montbareil en 1769. La jeune fille est alors âgée de 19 ans, et cette date pourrait parfaitement convenir, à tous égards, à celle de son enlèvement."

    Notons que l'historien Louis Le Guennec avait également cherché, en 1907, à savoir à quels faits historiques cette chanson faisait allusion et pensait à une Marguerite de La Boissière décédée en 1654 et enterrée à Ploujean (Morlaix).

    Le recours au couvent comme à un moyen d'opprimer les femmes était au centre du "sulfureux" roman de Denis Diderot, "La religieuse" (1780): la malheureuse Suzanne Simonin est enfermée au couvent pour y expier la faute de sa mère dont elle est l'enfant illégitime.
  • Bibliography:
    M. Donatien Laurent found this song recorded:
    - In MS form:
    . Penguern Collection Book.92, 59: "Margodic La Boessière" (collected by Mme de Saint-Prix. It may be accessed on line in M. Yvon Le Rol's doctoral thesis titled "La langue des Gwerzioù...", p. 414).
    . Lédan collection, IV : Song "Margodic La Boessier".
    - In printed collections:
    . Luzel: "Sonioù I": Margodic La Boessier (Pluzunet).
    Melle Eva Guillorel published online a remarkable survey of this song (prolonging an investigation by M. Donatien Laurent) in her doctoral thesis "La complainte et la plainte", pp. 422-443 (vol. II) and 798-799 (vol. IV). As stated in this document the second Keransquer copybook:
    . includes the longest known version of this song (110 lines);
    . which very likely was not collected in Nizon since it accurately tallies with the Treguier versions.
    As stated by M. Donatien Laurent, this second book begins with the handwritten mention of the dates of the collecting enquiries: "1841 & 1842 - 1863, 1864." We may infer that, when he was preparing the 2nd edition of the Barzhaz (1845), the Nizon Bard had extended his investigation field far beyond the boundaries of Upper-Cornouaille, which demonstrates, if necessary that he was a genuine and consistent collector of oral tradition.
    Unfortunatly Melle Guillorel did not found her study of this song ("son" whose melancholy tone could qualify as a "gwerz", a lament) on this precious document, but on two other versions, copied in extenso.
    . one of them is a shorter form of the Luzel version of the song, as sung in 1980 by Eugénie Parcheminer during a contest "Kan ar Bobl" at Plestin.
    . The other is the Lédan version (which leaves out the priest's trickery and the dialogue between Maggie and her brother).
    I had recourse to both versions to complete (in italics) the short passages (a dozen lines) found in the first collecting book.

    Remarks
  • "Agreed abduction"
    Like in Clerk Le Loyer, the present song features an "agreed abduction" whereby a low gentry girl, elopes with the educated son (a clerk) of an enriched farmer, to force her parents to legalize her situation and accept that she should marry beneath herself. These songs highlight the social upheavals in the late 18th century. In the second version collected by La Villemarqué, Margot answers to her brother:

    "Evidon bout dimezel, n'am-eus ket a leve
    Hag ema gwelloc'h ganin mont e rank ur peizant,
    Evit en hini chom pelloc'h, e gwall diaezamant."
    "What's the use of my being a lady, I've no income to live on.
    I prefer to stoop to marrying a peasant
    And not to be in want forever."


    She belongs to a noble family deprived of the means of maintaining their rank.
    It seems possible to collate the song with certain facts registered in historical records, but no to found on this comparison irrefragable conclusions.
  • Where and when did these events took place?
    The place names mentioned in the song, Saint Germain's Church, Marquis' or Beffou Grove point to the parish Plougonver, about 15 kilometres west of Guingamp, as do the hints written by the hand of Mme de Saint-Prix next to the title and in the margin of her manuscript: parish Plougonver, Saint-Tugdual Chapel, Pont-Meur Mill, Coat-an-Noz Wood and Mount Ménez-Bré.
    The same Saint-Prix version, in stanza 3, unveils furthermore how the inn was styled: "e Penn ar Mur Kleuyoù" "Ditch Wall End" and evokes "Keranna", the dwelling place of uncles of the girl's who should be informed by a letter. But these do not prove useful clues.
    As for the girl's hiding place, the song points to Morlaix, about forty kilometres further west: the Langolvas tree, in a western district of the town. But the boy is certainly exaggerating the distance for which his call will be heard, as does the Saint-Prix version which quotes places that are still further off: Landerneau, Brest.
    The song mentions a women's convent in Guingamp which could be Notre-Dame de la Charité du Refuge, in the suburb Montbareil where girls whose behaviour places a family's honour in jeopardy were shut away, either at the family's request, or pursuant to a parson's decision.
    In the present instance, it is the mean resorted to to settle the conflict, after other methods were considered:
    - lodging a complaint (the girl's father threatens with gallows and galleys; in the Saint-Prix version, he wanted to call "an archerien", the police!)
    - or entrusting an arbitrator with the mission of settling the case. He happened to be the vicar of the parish, as was usual before the French Revolution.
  • Who was the girl?
    La Villemarqué had endeavoured to date these events and added under the title in his second copybook, "1763".
    M. Donatien Laurent inferred that the heroine of the story was none other than Marguerite-Yvonne de La Boissière - Kerret, who lived in the second half of the 18th century, at Kergus Manor near Plougonver.
    As stated in the parish records of Plougonver, Marguerite-Yvonne de La Boissière, was born in 1744 and died in 1806. Her parents were Jean-Joseph de La Boissière and Marguerite de Kerdaniel and one of her sisters, Amadore-Renée could be the Henori (Honora) of the song. That her family had become destitute may be inferred from their not being mentioned in the income tax lists drawn up for the nobility between 1740 and 1752.
    In 1763, she signs as the godmother the christening certificate of François Le Morellec: she is unmarried. Thirty years later, she lives in Jersey where she had emigrated in 1792, as so many Breton aristocrats. Local records also hint at the presence of a Plougonver priest. Marguerite, still unmarried, died on 2nd May 1806 in Saint-Hélier (Jersey). Her sister Amadore, who had followed her, died two years later.
  • Who was the parson?
    The Saint-Prix version provides us with a capital clue, since it states:

    "An aotroù deus ar Garzpern a oa person a Blougonver.
    Amitié ha ligneaj e-noa gant tud a La Boissière."
    "Sir Garzpern was the parson of Plougonver,
    United by blood ties and bonds of friendship with the La Boissières."


    This points to Charles-Olivier du Garzpern who had been really parson of Plougonver since 1737. In 1790 he will refuse to take the oath of allegiance to the Civil Constitution of the Clergy, unlike most of the priests in the Guingamp area. And yet he was not driven away from his parish due to his old age (he was then over 81). Blood ties between his and the La Boissière family, to which Mme de Saint-Prix refers, could not be ascertained.
  • Who was the young man?
    He is named "Visent ar Bibi" in the 2nd Keransquer copybook and "Visant ar Pipi" in the Luzel version. These names mean "Vincent, son of Peter".
    He is dubbed a farmer's son ("mab al labourer") in the Saint-Prix version, whilst, in our version, the girl is at a risk of becoming an "ostler's wife"("palefrenière"). In the Saint-Prix and another version, he introduces himself as the author of the song, adding that he (also) was a school clerk in Morlaix, an alumnus of Creac'h-Joli college, since then in service with a prosecutor in Guingamp town:

    "Nep e-neus kompozet ar son zo ur c'hloarek yaouank,
    A zo gant ur prokuror re ger deus a Wengamp,
    A oa bet e Montroulez o poursuiñ e studi,
    Hag a oa bet reformet deus skolaj Kreac'h-Joli."


    In his second collecting book, La Villemarqué gives us, in a foot note, an indication which might allow us to include the present song on the already long list of songs collected in Leuhan:

    "Son Margodik zo bet savet gant Visent ar Bibi a chome e Gersalaün e parrez Leuc'han"
    "The song of Margodic was composed by Vincent son of Peter who lived at Kersalaün near Leuhan.
    "

    (cf. The Hawk "M. Goulven Péron's discovery"). There is really a hamlet Kersalaün, north-west of Leuhan town. This parish is located near Châteauneuf-du-Faou in Central Cornouaille, i.e. far away from Plougonver (over 50 km) and from the other places quoted in this song.
    Créac'h-Joly College was founded in Morlaix in 1597 and was shut down on account of its delapidated state between 1760 and 1787.
    No list of pupils of this college is known but the comparison with a similar Tréguier college allows the inference that half of them were country boys.
    The "Saint-Prix" version specifies that the boys will live as a hermit "e bord Koat ar Milin", "on the edge of the Mill Wood."
  • The convent Notre-Dame de la Charité du Refuge at Montbareil
    Eva Guillorel writes about this convent (p.441 of her thesis):

    "... It was founded in 1677. [It] is both the best-documented and the best-adapted convent to accommodate Marguerite-Yvonne de La Boissière's specific case: it claims to be the best place "where are reminded of their duties, either forever or for an agreed lapse of time, girls and women indulging in dissoluteness». Four classes of lodgers are admitted:
    - recluses or penitents whose custody was ordered by a court of justice or a "lettre de cachet",
    - recluses by parental or family request disconnected from judicial practice,
    - voluntarily secluded women,
    - women and girls who were charitably admitted"
    [...] References to a « Melle La Boissière » (without Christian name) appear four times between 1769 – in a statement of expenses relating to wine consumption – and 1776 – in the «book where are recorded letters written in connection with specific affairs» –.
    But we also notice, in 1782, in the takings register for board and lodging, the payment by Madame de La Boissière of an annuity on behalf of « Melle La Boissière, who entered this very day» the convent, as well as other payments, in 1783, one of them is « for her daughter, who left that day ».


    If these indications do not prove with certainty that it was "our" Marguerite who did dwell in this convent, they corroborate the assumed close relationship between this convent and the La Boissière family (as well as with the Du Garzperns who are mentioned in several records).
  • Hommage paid to La Villemarqué
    In her remarkable study on oral tradition, Melle Guillorel, excluded La Villemarqué's "Barzhaz" from her list of relevant sources of information. All the more momentous is the following excerpt from the conclusion of her work:

    "At the end of the present survey, if we remember the date inscribed by La Villemarqué under the title of the song recorded in his second copy book, we cannot but be astonished at the proximity of his assessment with that suggested when carefully collating the song with written sources. The year surmised by this collector, 1763, tallies with the last written evidence of Marguerite-Yvonne de La Boissière's presence in the parish Plougonver, previously to her presumed sojourn in Montbareil convent as from 1769. Back then, the girl was aged 19, which makes this date, in all respects, perfectly suitable."

    It should be noted that the historian Louis Le Guennec, already tried, in 1907, to find out to what real events this song could allude, and thought of a Marguerite de La Boissière who died in 1654 and was buried at Ploujean (a suburb of Morlaix).

    Convent as a mean of oppression used against women was the subject matter of Denis Diderot's controversial novel "The Nun" (1780): the unfortunate Suzanne Simonin is sent off to a convent to expiate, as an illegitimate child, her mother's sin.




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