Marko Kraljević i vila brodarica
Marko et la fée gardienne du gué

Пјесме из необјављених рукописа Вука Караџића

Chants populaires serbes tirés des manuscrits non publiés de Vuk Stéfanovic Karadžic.

Traduction de Christian Souchon (c) 2008


Maro et Saratz par Olive Carleton-Smyth. Extrait de la traduction des

Maro et Saratz par Olive Carleton-Smyth.
Extrait de la traduction anglaise des "Poèmes de Vuk" par D.H. Low

Marko [1] et la fée gardienne du gué [2]

1. C'est, par les monts, Marko, fils de roi [3] qui chevauche,
Et, tout en chevauchant, ces monts, il les maudit:
"Montagne ensorcelée, pourquoi n'as-tu d'ombrages
Si tu n'as pas d'eaux où l'on peut se rafraîchir!
5. Pas d'eau fraîche en ces lieux. Ni de pansues bouteilles
Et dans mon outre, hélas, il n'y a plus de vin.
Si sur moi cette soif encore un peu s'acharne.
Il me faudra bientôt abattre mon cheval
Et m'abreuver du sang de ce pauvre animal!
10. La fée lui dit alors, du haut de sa montagne: [4]
"N'abats point ton cheval, Marko le fils de roi!
N'abats point ton cheval, et fais taire ta hargne,
Ne bois point de ce sang, ne souille point ce corps,
Car tu n'as qu'à poursuivre encore un peu ta route,
15. Tu trouveras un lac avec de fraîches eaux,
Et sur ses eaux la fée, la gardienne du gué,
Laquelle alors sera sur ces eaux, endormie.
Toi, tu prendras bien soin que la fée ne s'éveille:
Le péage qu'elle réclame est effrayant."
20. Marko poursuivit donc son chemin, patiemment
Et parvint, en effet, au lac aux eaux si fraîches
Il y trouva la fée qui dormait sur les eaux.
Marko but tout son saoul, abreuva sa monture
Puis reprit son chemin par le mont verdoyant.
25. Mais voilà que la fée du sommeil est tirée
Elle voit que l'on s'est abreuvé sur les rives
Et se hâte à son tour vers les monts ombragés.
Elle harnache son cerf, animal de trois ans :
C'est un serpent qui va lui tenir lieu de rênes,
30. Puis un second serpent servira de montant,
Elle le sangle enfin au moyen d'un troisième.
Elle a bientôt rejoint le fils de roi, Marko.
Ainsi parla la fée gardienne des rivières:
"Arrête-toi, Marko: tu dois payer les droits!"
35. Marko le fils de roi s'enquiert avec patience:
"Que te faut-il, dis-moi, des liards ou des ducats?"
La fée des eaux alors lui fit cette réponse:
"Tes liards ou tes ducats, Marko, je n'en veux pas.
Ce qu'il me faut ce sont tes yeux qui me ravissent,
40. Et de Sarac les pattes jusqu'aux paturons.
En entendant cela, il prit sa masse d'armes
Aux six pointes. Bien vite il la fit tournoyer
Et il en a frappé la cupide gardienne.
L'atteindre fut chose bien facile, ma foi:
45. Et sur la terre noire, il l'avait renversée.
En chantant, il reprend le chemin des montagnes,
Et laisse là la fée qui reste à trépigner.


Traduction Christian Souchon (c) 2013


La Guzla, le violon à une corde de Serbie




Notes

[1] Dans ses commentaires portant sur "Sire Nann", La Villemarqué assure que cette ballade s'apparente à un chant épique serbe: "Marko Kraljevic et la fée". La référence qu'il indique "Vulka Danitza, 4ème partie, p.59" est inexploitable. Le chant dont il cite un passage existe bien. Il est tiré d'un manuscrit du collecteur Vuk Karadzic (1787 - 1864), dont La Villemarqué a eu connaissance bien qu'il n'ait pas été publié à ce jour, si l'on en croit la Bibliothèque nationale digitale de Serbie. Il s'agit de "Marko Kraljevic i vila brodarica" (Marko et la fée gardienne du gué), différente de "Marko i Vila" (Marko et la fée). Comme on le voit cette histoire ne s'apparente qu'au début la ballade de Sire Nann: la violation d'un lieu sacré (ici un bois, là un lac) gardé par un être surnaturel.

[2] "Brodarica" est un nom d'agent dérivé de "brod", le gué. "Brodar" veut dire "passeur" et "brodarina" (ligne 34) signifie "droit de passage d'un gué". Cette "brodarica" est donc une gardienne de péage. De la même façon, le nom de de la ville de Mostar, que les guides s'obstinent à interpréter comme "Vieux-Pont", équivaut à celui de la petite ville française "Bourg-de-Péage" ("mostarina"=péage de pont)

[3] "Marko Kraljevic" (prononcer "Kralyévitch" = fils de roi) est un héros serbe légendaire d'origine historique: le prince Marko Mrnjavcevic (1335-1395) qui régna sur un petit territoire autour de Prilep en Macédoine. Il mourut à Craïova (Roumanie) dans les rangs de l'armée ottomane. Le peuple et les poètes épiques lui ont prêté une force et des pouvoirs surhumains, tout comme à son cheval Sarac (pron. "Charats").

[4] La fée dont il s'agit ici est, sans doute, la "posestrima" (soeur d'élection) du héros, une fée dangereuse qu'il avait réussi à capturer. Elle tire son protégé des situations les plus périlleuses. Son nom est cité dans d'autres poèmes: "Ravijojla" (prononcer "Raviyoïla").
[1] In his comments about "Sir Nann", La Villemarqué asserts that this ballad is akin to the Serbian song "Marko Kraljevic and the fairy". Though I could not spot the reference given "Vuka Danitza, Part 4, p.59, the song an excerpt of which he quotes does exist. It is to be found on a MS written by the collector Vuk Karadzic (1787 - 1864) and La Villemarqué could read it, though it is unpublished to the present day, as stated by the Digital National Library of Serbia. It is titled "Marko Kraljevic i vila brodarica" (Marko and the ford attending fairy) and is different from "Marko i vila" (Marko and the fairy). It appears that only the beginning of the ballad of Sir Nann may be paralleled with the present piece inasmuch as it refers to the violation of a sanctuary (here a wood, there a lake) guarded by a supernatural being.

[2] "Brodarica" is an agent noun derived from "brod", the ford. "Brodar" means "ferryman" and "brodarina" (line 34) means "fording toll". This "brodarica" is, therefore a sort of toll booth attendant. Similarly the place name "Mostar", generally dubbed in guidebooks as meaning "Old Bridge", is equivalent to that of the French town "Bourg-de-Péage" ("mostarina"= Bridge toll).

[3] "Marko Kraljevic" (pronounce "Kralyevich"=son of a king) is a legendary Serbian hero of historical origin: Prince Marko Mrnjavcevic (1335-1395) who reigned over a tiny realm around Prilep in Macedonia. He died in Craïova (Rumania) when fighting in the Ottoman army. Folks and epic bards ascribed supernatural strength and achievements to him and his horse named Sarac (pron. "Sharatz").

[4] The fairy here referred to should be the hero's "posestrima" (sister-in-God), a dangerous wight whom he had managed to capture. She rescues her protégé on the most perillous occasions. Her name appears in other poems: "Ravijojla" (pronounce "Raviyoyla").


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