XXXIV LE JARDIN SOUS LA NUIT Flûte, noue à ma lèvre une coupe et prélude. Voici que le soleil rongé vacille, fuit, Et que sur nos jardins et notre solitude Se creuse le lever opaque de la nuit. Les criquets -les derniers- crépitent quand des herbes La nuit qui sommeillait gonfle ses flots et qu'en Son abîme s'engouffrent les flottes superbes Des parfums, proue au large et mâts s'entrechoquant. Viens au jardin. Les fleurs haussent d'étranges formes. Ton âme, lève-la comme elles, et sans heurt Pour que glissent les bancs et les massifs énormes Un parfum vêtira nos sentes de lueurs. De glaives étoilés l'iris surgit de l'ombre Que la glaise du pot écrase en noirs parfums - Et la plainte se fait mystérieuse et sombre Des grillons en halo confondant leurs refrains. En arches, sur ton front se courbe le mystère Des cimes, blocs de paix massives, semés çà Et là d'ombres, tandis qu'à leur pied, solitaire, Un lys blème bleuit au mur qui le versa. Les sapins mensongers dont le front tourbillonne Ebauchent les degrés d'un Babel fabuleux, Elèvent des créneaux qu'un silence couronne, Triomphe d'un instant frêle, mirage creux Et s'écroulent. Les fûts retombent en ténèbres, Les parfums effondrés ne se distinguent plus Et recouvrant leur fin de feulements funèbres S'obscurcissent. Rumeurs. Invisibles reflux. Une aspiration dont leur ronde s'affole Retient et les confond l'essaim d'ailes qui fuit, Et sens -auprès de toi repliant sa corolle La fleur est une tombe où s'enferme la nuit.
Un jardin inconnu, de baumes et d'essences, Au fond de nous veut se lever, où nous irions, Riches de ce savoir qui fit notre naissance, Semence du grimoire et du psaltérion. Le calme a triomphé. Astres s'ouvrent les roses. Un tourbillon secret ordonne leurs débats. Des remous égarés leur sphère se compose Mais pour qui sait, leur flot pose, paisible, plat. Au loin ont fui nos jours. Au loin ont fui nos heures. Sur ce qui meurt et fuit, tombe, voile d'oubli. Le flot du temps brisant la routine de l'heure Rejoint le flot de l'âme et coule en même lit. Vogue, mon clair vaisseau, par le lacis des sondes, Vogue et vole, aux lueurs aveugle, car du haut Des cimes, aux berges pâles et aux profondes Anses, des naufrageurs allument leurs fanaux. Sous tes yeux une nuit triomphante foisonne, De rumeurs parcourue et féconde de feux, Solitaire, puissante, vierge, mais personne N'a su la nuit combien plus belle de tes yeux. J'irai chercher le vent au créneau de ton âme. Mon ciel s'obscurcira au soleil de ta mort. L'heure flambant se figera comme une lame. Un espace nouveau surgira, calme et fort. Nous errerons, des pics néant aux golfes ombres. Les oiseaux nous viendront, constellés de senteurs, Indécis, scintillants, qui seront les décombres De brasiers oubliés et de midi menteurs, Ou par delà bien des caveaux et bien des tombes, Sur des blocs assoupis glissant autour de nous, Flottant brisés ou se gonflant comme des bombes, Des algues de serpents croiseront leurs remous. Remugles des effrois, des hantises, des rêves, Ressacs entremêlant vos parfums morts-ailés, Comme un ponton pourri s'abîme sur les grèves, Rompez ces faux jardins qui nous ont exilés. Ouvrez, qu'au roulis sourd les rondes tourbillonnent Des fûts bleus s'épanchant sombrés des profondeurs, Le maelström souverain d'où mes songes rayonnent Que n'a jamais troublé la torche des sondeurs. Ne livrez pas notre âme aux lunes sans mystère. Ecartez cet écho qui feint les passions Et qui n'a de dessein, la fausse solitaire, Que doubler nos cyprès et mimer nos Sions, Mais recouvrez nos fronts et nos lèvres hagardes Du scaphandre de perle et du cor enchanté Pour traverser l'aurore et le jour et ses hardes Inaltérés et purs, de silences hantés, Pour quand mon spectre enfin ayant vaincu le voile M'ouvrira cette porte où j'ai longtemps frappé, N'avoir de souvenir qui grève mon étoile Qu'un long sommeil, peuplé de mépris et de paix. Michel Galiana (c) 1991

XXXIV GARDEN UNDER NIGHT SKY O flute, be on my lip a goblet and prelude. Look how the gnawed sun flickers and takes to flight, And above our gardens, above our solitude Gradually rises the shadow of the night. Crickets -the last crickets- spluttered when from the grass The slumbering night surged, while in its abyss sank Perfumes, vessels alike, that proud and superb pass, Heading for open sea, whose masts together clang. Come to the garden where flowers raise some strange shapes. Your soul! Lift up your soul, as they do, to let flow Along, smoothly, benches and the huge flower clumps. A scent will cloth the paths where we go with its glow. Adorned with starry swords, iris in darkness looms Which the clay of the pots crushes to black perfumes - And mysterious and dull has now become the moan Which the crickets mingle to a halo of tunes. Above you to an arch has bent the mystery Of the hills, heavy patches of peace that are all Over dotted with shades, while down there a lily, Pallid and blue, stands out bent down on the wall. The deceitful fir-trees whose tall tops whirl around Sketch out a line of stairs for some huge Babel tower; Raising crenellations that are by stillness crowned, Triumph of a fragile instant but hollow lure That collapses. The trunks tumble into the dark, The prostrate scents are unperceivable. They merge, Giving, to hide their end, some mournful growl and bark, And darken to rumours in a slow backward surge. A stiff breeze that into a panic throws their ring Gathers and muddles up a swarm of flying wings, And smell -here close to you-, its corolla folding, This flower is a tomb where night is closing in.
Of unknown essences and balms a garden will From our innermost heart arise. There we would go, Rich of a knowledge into us, newborn, instilled By book of magic spells and ancient cembalo.. Stillness now triumphs. As stars open roses. And a secret whirlwind moderates their debate. Of stray eddies their sphere may seem to be composed But their flow is in fact quiet, peaceful, prostrate. Our days have flown away. Away have flown our hours. Fall, veil of oblivion, on all that's vain and foul! The tide of time, breaking that old clockwork of ours, Comes and fills the same bed as the flow of the soul. Sail along, bright vessel, all through the shallow maze, Sail swiftly, ignoring those glimmers on the hills, For up there on the shores and in the deepest bays, Shipwreckers are at work with their murderous skills. Before your eyes a night, triumphantly expands, Resounding with murmurs and pregnant with fires, Lonely, mighty, intact, but who could understand That much more beautiful night is filling your eyes? I'll climb your soul's ramparts and I'll collect the wind. And my sky shall darken in the shine of your death. Like a blade hitting home shall stand the hour, flaming . Still and strong suddenly shall come forth a new space. We'll go among the birds that are dotted with scents From the void of the peaks to the shades of the bays. Fluttering and shimmering, they will be the remains Of forgotten bonfires and treacherous middays, Or, beyond many tombs and beyond many graves, Stuck to slumbering blocks, shifting all around us, The serpentine seaweeds will intertwine their threads Whether, broken, they float, or like goatskins they burst. Stale smells of obsessive fear, of anguish, of dreams, Surf waves intermixing scents that are winged with death, Like pontoons, run aground on the shores and rotting, Destroy those false gardens into which we have strayed! Open, that in a ring in the muffled rolling May spin the blue, gaping barrels sunk in the depths, The mighty maelstrom where my fairest dreams up spring Which by no diver's torch could ever be upset. Don't hand over our soul to the prosaic moons. Remove this fraud echo that mimics the passions And whose only purpose, in its mock solitude, Is to double our yews and to ape our Zions, But let our brow be clothed -and our distraught lip- In the pearl diving-suit and bear the magic horn That they may into dawns and days safely dive deep, Unchanged and unsullied, in utter silence borne; When my spectre at last will tear the veil away And open that door at which I have knocked for years, That no memory may on my fate heavy weigh But long lasting slumber, haunted by scorn and peace .

Transl. Christian Souchon 01.01.2005 (c) (r) All rights reserved

Note :

Dans ce long poème, l'auteur se plait à mélanger les termes évoquant les sons et la musique à ceux appartenant à l'univers des odeurs, des formes et des couleurs.
La première partie est, comme dans le poème N° I, la description "réaliste" d'un "vrai" jardin.
La seconde a trait à un jardin symbolique.

In this long poem, the author deftly combines terms pertaining to sounds and music, to taste, to odours, to hues and shapes.
The first part is, like poem #1, a “realistic” description of a “real” garden.
The second part refers to a symbolic garden.

Hermès parle Index Stèle