La mauvaise réputation

The bad reputation

Georges Brassens (1952)

1. Au village, sans prétention, J'ai mauvaise réputation. (2) Que je me démène ou que je reste coi Je passe pour un je-ne-sais-quoi! Je ne fais pourtant de tort à personne En suivant mon chemin de petit bonhomme. Mais les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux, Non les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux, Tout le monde médit de moi, Sauf les muets, ça va de soi. 2. Le jour du Quatorze Juillet Je reste dans mon lit douillet. La musique qui marche au pas, Cela ne me regarde pas. Je ne fais pourtant de tort à personne, En n'écoutant pas le clairon qui sonne. Mais les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux, Non les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux, Tout le monde me montre du doigt Sauf les manchots, ça va de soi. 3. Quand je croise un voleur malchanceux, Poursuivi par un cul-terreux; Je lance la patte et pourquoi le taire, Le cul-terreux se retrouve par terre Je ne fais pourtant de tort à personne, En laissant courir les voleurs de pommes.(3) Mais les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux, Non les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux, Tout le monde se rue sur moi, Sauf les culs-de-jatte, ça va de soi. 4. Pas besoin d'être Jérémie, Pour deviner le sort qui m'est promis, S'ils trouvent une corde à leur goût, Ils me la passeront au cou, Je ne fais pourtant de tort à personne, En suivant les chemins qui ne mènent pas à Rome, Mais les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux, Non les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux, Tout le monde viendra me voir pendu, Sauf les aveugles, bien entendu!

1. In the village where I was born My good reputation is gone: (2) Whatever I do or omit I am looked at as a culprit. I go my own sweet way, find it more clever: Now tell me if I do harm whomsoever! But people do not like that you Go another way than they do. No, people do not like that you Go another way than they do. Everybody speaks ill of me, But for the dumb, naturally! 2. I usually on Bastille Day Keep in my bed safely away; The trumpet and the rolling drum They do not expect me to come: I’m deaf to the bugle, find it more clever: Now tell me if I do harm whomsoever! But people do not like that you Go another way than they do. No, people do not like that you Go another way than they do. Everybody will point at me But for the armless, logically! 3. Unlucky thief who come my way With a peasant on your heels, may I help you by sticking my foot Out, to make the chap loop the loop? I let apple thieves run, find it more clever: Now tell me if I do harm whomsoever! (3) But people do not like that you Go another way than they do. No, people do not like that you Go another way than they do. Everybody pounces on me But for the legless, certainly! 4. No need double-sighted to be To guess the fate that awaits me: A rope to their liking to check They will put it around my neck. I went my own sweet way, found it more clever: And was sure I did not harm whomsoever! But people do not like that you Go another way than they do. No, people do not like that you Go another way than they do. They all will come to see me hanged, But for the blind, d’you understand? Transl. Christian Souchon (c) 2018 (1)

NOTES
(1) Comme pour la plupart des chansons de Brassens sur ce site, ces notes sont tirées du blog de David Yendley (http://dbarf.blogspot.fr/2011/01/).
La traduction chantable anglaise est basée sur sa traduction en prose.

(2) "Brassens n'était pas un marginal, isolé et rejeté par la société... Ses amitiés étaient nombreuses et durables, mais sa tournure d'esprit le portait vers l'anarchisme et d'aucuns se souviennent l'avoir entendu dire "je me moque des lois". Il supportait difficilement le conformisme des bourgeois et leur morale rigide. Et il se plait à choquer son monde dans certaines de ses chansons.

(3) Le thème du menu larcin touchait chez lui une corde sensible: Alors qu'il n'avait que 17 ans, Georges et ses copains décidèrent de se faire des sous en dérobant des objets à leurs propres familles. Lui-même chipa des bijoux à sa sœur. La police arrêta toute la bande. Certains des parents n'hésitèrent pas à laisser leurs rejetons aller en prison. Le père Brassens récupéra immédiatement son fils au commissariat et prit sa défense. Mais Georges fut chassé de son collège et ses parents décidèrent de l'envoyer à Paris en février 1940 pour étouffer le scandale. Il habita chez la sœur de sa mère, la tante Antoinette qui lui fit faire la connaissance de la fameuse Jeanne Planche dont on aura à reparler..."
(1) Like for most of the Brassens songs at this site, these notes are borrowed from David Yendley's blog (http://dbarf.blogspot.fr/2012/05/alphabetical-list-of-my-brassens-songs.html).
This singable translation is based on his prose translation.

(2) "Brassens was not an outsider in the sense that he was rejected and alone... He had many long-lasting friends. His instincts were, however anarchistic and he is quoted as saying: "I am not very fond of the law." He was impatient of middle class values and stuffy sexual prudery, and often shocks - as will clearly be seen in other songs.

(3) The theme of petty thieving touched a raw nerve with him. - When he was seventeen, Georges and some schoolmates decided to make money by stealing from their families. Georges stole items of jewellery from his sister. The police were alerted and apprehended the gang. Some of the parents felt little mercy for their sons and left them to serve prison sentences. Brassen's father immediately picked up his son from the commissariat to support him, but Brassens was expelled from school and his parents decided to send him to Paris in February 1940 to escape the scandal. He lived at the house of his mother's sister, Aunt Antoinette (and there he met Jeanne Planche who was to play a big part in his life...)".


Remarque supplémentaire :

La «Mauvaise réputation» est un des premiers poèmes de Brassens, sinon le premier, à avoir été diffusé sur les ondes en France.
Je me rappelle l’étonnement et le malaise qu’il suscita alors chez mes parents dont les goûts et l’état d’esprit reflétaient fidèlement, je crois, ceux du Français moyen de l’époque.

Sur le fond, ils étaient choqués par cette profession de foi anarchisante d’un chanteur qui se déclarait l’ami des petits délinquants et indifférent aux commémorations patriotiques. Il allait même jusqu’à affirmer qu’ «il ne faisait de tort à personne en laissant courir les voleurs de pommes», une remise en cause du droit de propriété qui pourrait donner lieu à d’interminables commentaires.

Sur la forme, ils étaient inconsciemment intrigués par le mépris de l’auteur pour les règles académiques en matière de poésie :
- ignorance de la distinction entre rimes masculines et féminines : «Jérémie» qui rime avec «promis» ;
- recours à l’apocope comme "variable d’ajustement": si les deux premiers vers trouveraient grâce devant l’Académie française, le troisième transgresse hardiment les règles imposées par cette vénérable institution «Qu’je m’ démène ou qu’je reste coi». A bien y regarder, il ne s’agit peut-être pas d’une licence que l’auteur s’autorise, mais d’un tour populaire destiné à souligner le caractère spécifique du propos, proclamé dès le deuxième mot du texte: «Au village...»;
- homonymes parfaits utilisés comme rimes, à mi-chemin entre la poésie et le calembour: «coi» rimant avec «quoi»;
- césure des phrases aux endroits les plus improbables, faisant jaillir des rimes inattendues: «n’aiment pas que» rimant avec «autre chose qu’eux».

Cependant, là s’arrêtait l’anarchisme grammatical. Pour le reste, notre langue était parfaitement respectée et hommage lui était rendu par la citation d’expressions savoureuses et de proverbes,
- tantôt ingénieusement déformés: le «petit bonhomme de chemin» engendre, à la strophe 1, le vers (intraduisible) «mon chemin de petit bonhomme».
- tantôt pris à rebours: il évoque à la strophe 4 «les chemins qui ne mènent pas à Rome».

Quant à la mélodie, bien que mes parents n’aient pas été des mélomanes exercés, ils n’étaient sans doute pas insensibles aux trouvailles de Brassens qu’il ne cessera de perfectionner par la suite.
En l’occurrence, bien que l’auteur proclame son dégoût de la musique militaire, il accompagne son poème, d’une curieuse marche:
- d’abord une succession de rythmes binaires chaloupés ("au village sans prétention"..."Je ne sais quoi")
- la première partie du refrain est une marche scandée martialement («Je ne fais pourtant…bon-hom-me»;
- la deuxième partie reprend la marche du couplet :«non, les brav’s gens n’aiment pas que»...« l’on fasse une autre chose qu’eux »).
- La troisième partie du refrain est à trois temps ("Tout le monde...Ca va de soi"°
Comme on le voit, tout le talent et toute l’inventivité de Georges Brassens se trouvent en germe dans ce premier chant, tant pour les paroles que pour la musique.







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