Ni oe ter hoer

L'exilée du Tiréden

The Tiréden exile

Chant recueilli à Melrand par le musicien Louis Lorcy

Publié par l'Abbé François Cadic dans "La Paroisse Bretonne" (Avril 1914)



Mélodie
"Ni oe ter hoer" (Parez Breizh e Pariz)
Notée par M. Louis Lorcy

Arrangement Christian Souchon (c) 2013
Source: "La Paroisse Bretonne de Paris", avril 1914
BRETON (Version KLT)

NI OA TEIR C'HOAR

1. Ni oa teir c'hoar propig ha gwenn, [1]
War varlenn ar groaz e Kelven. (div w.) [2]

2. Donet Servez, ar c'haezh mechant [3]
'Tredomp an teir da choaz e c'hoant.

3. Ha me oa me ar yaouankikañ
Ha me oa choazet ar gentañ.

4. D'al lun me savet mintin mad,
Monet da gannañ ar bugad.

5. Me gav ur big o kragaihad
Donet d'ar ger gant kalonad.

6. Ha me donet buhan-mat d'ar ger,
E oa va mamm barzh ar panner.

7. "Va mammig din her lavarit
Hag a zo gwir ez-on gwerzhet?"

8. "Feiz-ta, va merc'h, gwir eo ervat
Touchet eo ar peimant d'ho tad.

9. Ya, pevar c'hant skoued en ur yalc'had
Pep à gant d'ho preudeur arall.

10. Nemed ho preur Alan, ar mechant
Neus ket roit e gousantement.

11. Neus ket roit e gousantement
Ha n'en-eus ket touchet e gant."

12. Ar plac'hig paour-hont a ouele
Na gave den he gomforte.

13. "Tavit, va merc'h, na gouelit ket
Paz'in gant oc'hen da Wened,

14. Paz'in gant oc'hen da Wened,
Va merc'h, me'z ay-me d'ho kweled."

15. "Setu, va mamm, ur femelen
Deuet eo ganin a zouar Kelven.

16. Deus ket deuet a volonte-vat
Dourennet eo he daoulagad."

17. "Deomp-ni bremañ a stal da stal
Da joaz ur vrozh ruz da vragal."

18. "Gwell ve ganin unan lien
Ha vefe va mamm e re din."

19. "Deomp-ni bremañ a ster da ster
Da joaj ur gwin ken douz e'el mel."

20. "Gwel ve ganin dour eus ar prad
Men vez dourait roñsed va zat."

21. "Deomp-ni bremañ war an treuzoù
Evit kleved an trompettoù."

22. "Gwell ve ganin boud war ar mor
E'it ma klevfen chas ma bro."

23. P'am-befe divaskel ha plu glaz
Me a nijfe war ti ma zad.

24. P'am-befe divaskel ha plu gwenn
Me a nijfe war tour Kelven.

25. Me a nijfe war tour Kelven
'Welfe va mamm e Tireden. [4]

26. 'Welfe va mamm e Tireden
Un davañjer lin doc'h he barlenn.

27. Un davañjer lin doc'h he barlenn
He c'hoef lien sklaer war he fenn.

28. Me 'meus div c'hoar ker kaer ha brav
A zo ker gwenn e'l ar c'hristal.

29. Me wel va mamm barzh he jardin
O ridein va brozh lien moan.

30. O soñjal ez an d'he dougen,
Alas! ma Doue, nez'in ket ken!" [5]

Transcrit par Christian Souchon
FRANCAIS

NOUS ETIONS TROIS SœuRS

1. Gentilles sœurs, nous étions trois, [1]
A Quelven auprès de la croix! (bis) [2]

2. Lorsque Servais le bohémien [3]
Choisir parmi nous trois s'en vint.

3. Et moi la plus jeune j'étais,
Et sur moi son choix s'est porté.

4. Je me levai tôt ce lundi
Pour laver le linge bouilli.

5. J'ouïs une pie qui jacassait
Et m'en revint l'esprit troublé.

6. Je m'en revins vite chez moi
Sur le seuil, ma mère était là.

7. "Mère, parlez sans retenue:
Est-il vrai que je sois vendue?"

8. "Hé oui, c'est pure vérité.
Le prix, ton père l'a touché.

9. Quatre cents écus, d'un seul coup
Cent pour chaque frère chez nous.

10. Si ce n'est pour ton frère Alain
Qui ne voulait entendre rien.

11. Refusant son consentement,
Lui seul n'a pas touché son cent."

12. Et la pauvre fille pleurait.
Nul ne voulait la consoler!

13. "Ne pleurez point, fille, je veux
Aller à Vann' vendre mes bœufs.

14. Aller à Vann' vendre mes bœufs:
Je viendrai vous voir, si je peux!"

15. "Mère, la fille que voici
De Quelven ici m'a suivi."

16. "Mais ce n'est pas de son plein gré:
Je vois que ses yeux ont pleuré."

17. "D'une chambre à l'autre, passons
Choisir le plus beau cotillon!"

18. "J'aimerais mieux qu'il soit de lin,
Que mère l'eût fait de sa main."

19. "Allons de rivière en ruisseau
Choisir du vin doux de Bordeaux!"

20. "Longeant nos prés, j'aime mieux l'eau
Où nous abreuvions nos chevaux."

21. "Sur le seuil, maintenant, venez
Ouïr les trompettes défiler!"

22. "J'aime mieux sur la mer, au loin,
De mon pays ouïr les chiens.

23. Deux ailes et des plumes bleues
Que je m'envole dans les cieux!

24. Que je m'envole au loin, bien loin
Et jusqu'à la tour de Quelven.

25. Et jusqu'à la Tour de Quelven
Pour voir ma mère au Tireden. [4]

26. Pour voir ma mère au Tireden
Portant son tablier de lin.

27. Portant son tablier de lin
Sa coiffe claire de satin.

28. J'ai deux sœurs gentilles, ma foi,
Au teint clair, le plus beau qui soit.

29. Et je vois ma mère, au jardin,
Fronçant ma jupe de drap fin.

30. Croyant que je vais la porter...
Jamais je ne la reverrai!" [5]

Traduction Christian Souchon (c) 2013
ENGLISH

THERE WERE THREE FINE SISTERS OF US

1. There were three fine sisters of us, [1]
In the lap of the Quelven Cross. (twice) [2]

2. Till Servais came, the gipsy nose, [3]
Among the three of us he chose.

3. I was the youngest of the three
Had the ill-luck his choice to be.

4. Early that day I left my house,
My clothes in the river to douse.

5. A chat with a magpie I had
When I walked home, how I felt sad!.

6. I hastened home, asked, distressed sore,
My mother who sat in the door:

7. "Dear mother, say, what I was told
Is it true? That I have been sold?"

8. "My daughter, no need to ask twice:
Your father pocketed the price.

9. Four hundred crowns, hereof no breach:
Your brothers got a hundred each.

10. Your brother Alan, he got naught:
He didn't brook that you be bought.

11. That you be bought he did not brook
His hundred gold crowns he forsook."

12. Poor girl! That gave her quite a stir.
She found no one to console her.

13. "Be quiet, my girl, don't cry or swoon.
I'll sell my oxen in Vannes soon

14. I'll sell my oxen soon in Vannes:
I'll visit you, girl, and your man."

15. "My mother, this girl came with me
From Quelven town in Brittany."

16. "Did not come of her own accord:
Or these tears she would not afford."

17. "Come, let us pop from shop to shop,
My gold for a fine dress to swap."

18. "I would fain have fabric homespun
That my dear mother would have done."

19. "Come let us look from crook to hook
I've got some fine wine in a nook."

20. "I would fain have water, I think,
My father's horses used to drink."

21. "Let's go on the threshold instead:
The soldiers march with drums ahead."

22. "I would fain hear on the blue sea
The barking dogs in my country."

23. Two wings, blue feathers if I had
I'd fly to the house of my dad.

24. White feathers! I would on the wing
To Quelven Tower speedily spring.

25. I'd fly o'er the Tower of Quelven.
I'd spy my mum at Tireden. [4]

26. At Tireden I'd spy my mum.
In her white apron she would come.

27. Her apron of fine linen cloth;
Her headdress, so white they are both!

28. I've got two sisters that are fair
And as pure as the morning air.

29. I see my mother in the yard:
She pleats my skirt, she's working hard.

30. She means I shall wear it some day,
Alas! forever I'm away!" [5]

Translation: Christian Souchon (c) 2013

NOTES:
[1] En avril 1914, l'Abbé F. Cadic écrivait que cette chanson restait, plus que jamais d'actualité, dans la mesure où le départ de jeunes exilées bretonnes vers Paris et les grandes villes était souvent dû à l'âpreté au gain du père et à l'imprévoyance de la mère. Ces derniers y voyaient un moyen de diminuer la charge qu'était pour eux une famille trop nombreuse. Trop souvent les misères physiques et morales conduisaient les malheureuses à l'hôpital et à la fosse commune.

[2] L'Abbé Cadic se demande s'il y avait une sorte de traite des blanches qui se faisait en public devant la croix et sur la place le jour du pardon de Quelven (pour ajouter aussitôt:" mais il y aurait témérité à affirmer la réalité d'une chose aussi monstrueuse").
Ce qui est certain, c'est que cette chanson, dont la variante la plus connue est le "Baron de Jauioz" du Barzhaz, indique clairement que l'usage, à défaut de la loi, a permis, à une certaine époque, à un père de vendre ainsi sa fille au premier venu.

[3] Selon l'éditeur "Dastum" dans "Chansons populaires de Bretagne", avril 2010, "keh méchant" désigne dans le langage populaire un nomade, un gitan, un bohémien.
Le dictionnaire du Père Grégoire (1832) glose le mot "bohémien" par "gueux libertin et errant qui se mèle de dire l'horoscope" et le traduit par "bohem (pl. bohemer, bomemed, bohemidi), jipsian (pl. ed)".

[4] Une des caractéristiques des Guerzioù, c'est la localisation précise d'un archétype général. Ici l'intrigue du Baron de Jauioz est située au Ti-Reden, un écart de la commune de Guern (Morbihan). L'Abbé Cadic signale que Guern est l'une des communes bretonnes où le fléau de l'émigration sévit avec le plus d'intensité: ses fils et ses filles s'en vont vers la Beauce et vers Paris, voire jusqu'au Canada. L'Abbé ajoute "Bientôt, si cela continue, ...la Vierge, du haut de sa colline de Quelven, ne protègera plus que des ruines."

[5] La plus célèbre des émigrées bretonnes, bien qu'elle porte un costume picard, est certainement Annaïck Labornez, alias Bécassine. C'était la bonne de Jaqueline Rivière, rédactrice en chef de "La Semaine de Suzette", qui y fit son entrée, le 2 février 1905, grâce au talent du dessinateur Joseph Pinchon (1871-1953). A partir de 1913, ses aventures deviennent des histoires bien structurées qui sont l'œuvre de Maurice Languereau (1867 - 1941), alias Caumery.
Présentée comme "une bonne bretonne brave mais naïve", ce personnage fut généralement mal perçu par les Bretons. Sans doute le sort fait par les citadins à ce personnage influence-t-il les commentaires de l'Abbé Cadic.


  • Ni oe tre hoer

  • Bécassine et Quelven
    [1] In April 1914, Abbé F. Cadic wrote that this song was more topical than ever, as the emigration of countless young Breton girls to Paris and the big cities often was the result of their fathers' thriftiness and their mothers' thriftlessness. The parents found in their departure an easy mean to ease them of the burden imposed on their scantiness by their exceedingly numerous families. Too often did physical and moral distress cause that the poor girls were left to die at hospital and to be buried in a mass grave.

    [2] Reverend Cadic wonders if there was a sort of white slave trade, carried out publicly on Quelven market place, on "pardon" fair days, but he at once rejects "so repulsive an assumption that, to be sure, must be ill-founded".
    There is no doubt, however, that this song whose best-known variant is "the Baron de Jauioz" in the Barzhaz, clearly asserts that there was a time when custom - but hardly law - did allow a father to sell his daughter to the highest bidder in that way.

    [3] According to the publisher "Dastum" in his "Chansons populaires de Bretagne", April 2010, "keh méchant" in the colloquial language applies to a nomad, a "tzigane", a gipsy.
    The Dictionary of the Reverend Gregory (1832) glosses the word "gipsy" as "libertine and wandering rogue who claims soothsaying abilities" and translates it as "bohem (pl. bohemer, bomemed, bohemidi), jipsian (pl. ed)".

    [4] A characteristic feature of a class of "Guerzioù" is their ascribing a precise location to a general archetype. In the present case, the plot of the "Baron de Jauioz" is located at Ti-Reden, a hamlet in the parish Guern (Morbihan). Abbé Cadic remarks that Guern is one of the Breton townships where the plague of emigration is the direst: its sons and daughters leave to Beauce or Paris, if not to Canada. The divine adds "If the trend goes on, ...the Holy Virgin, on top of her Quelven hill, will soon have but ruins to protect."

    [5] The most celebrated of all Breton exiles, in spite of her wearing a Picardy dress, is, to be sure, Annaïck Labornez, alias Bécassine. She was a maid at Jaqueline Rivière's who was chief editor of the children's journal "La Semaine de Suzette". The maid's figure is indebted for her first appearing in the paper, on 2nd February 1905, to the drawer Joseph Pinchon (1871-1953). As from 1913, her adventures evolved to well-structured stories authored by Maurice Languereau (1867 - 1941), alias Caumery.
    Since it is presented as a "good-hearted but naïve Breton girl", this character was generally keenly felt by the Bretons. Very likely the way city dwellers treat this fictional figure influenced Abbé Cadic's comments.


  • Ni oe tre hoer



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