Jannet An Derrien & Erwan Gwillou

Deux Ballades recueillie par François-Marie Luzel (1826 - 1895)
Two ballads collected by François-Marie Luzel (1826 - 1895)

Publiée dans "Gwerzioù Breizh-Izel" Tome II, page 491 et 125 en 1874

" Mélodie
'M'am-bo Tomas ' de la "Paroisse Bretonne à Paris"

Arrangement Christian Souchon (c) 2008

JANNET DERRIEN

I
An Derrien koz a lavare
D’e verh Jannet, eun deiz a oe :
« Ma merh Jannet, mar am haret,
D’al leur-nevez ne efet ket. »

« Bezet droug gand an neb a garo,
D’al leur-nevez, me a yelo ;
Mar bez sonerien, me dañso
Gand ma dous koant Youenn Gwillou.

II
Jannet Derrien a lavare
D’Youenn Gwillou, el leur-neve’ :
« Mar am divennet mad fete’,
Me hoh eureujo goude-ze. »

An aotro ar Recho ‘lare,
El leur-nevez pa arrue :
« Demad oll el leur-nevez-mañ,
Jannet Derrien, peleh emañ ? »

« Emañ du-ze ‘n korn an dañsou,
Gand he dous koant Erwan Gwillou. »
‘N aotro ‘r Recho ‘vel ma klevas
‘Tal an dañso a ‘n em rentas.

An aotro Recho a lare
D’Erwan Gwillou, eno neuze :
« ‘N em denn a’l leh-se, preponier ,
Honnez n’eo ket euz da afer. »

« ‘Vid kement am-eus friponet,
Ho plajo n’am-eus ket lipet ;
M’am-bije eun tammig krennenn,
M’ho kasje kuit bremañ-souden ! »

Kriz ‘vije ‘r galon na ouelje,
El leur-nevez, neb a vije,
O weled al leur o ruzia
Gand gwad ‘n dudjentil o skuilla ;

Gand gwad ‘n dudjentil o skuilla,
Erwan Gwillou euz o laha...

III
Erwan Gwillou a lavare
‘N ti ‘n Derrien koz pa arrue :
« Sed ho merh aze, Derrien koz,
Ma eo deut d’ar gêr, me ‘zo kaoz. »

An Derrien koz a lavaras
D’e verh Jannet, ‘vel ma klevas :
« Dalet, ma merh, ‘n alhwezio-mañ,
Roet gwerz eun tok nevez dezañ ;

Roet gwerz eun tok nevez dezañ,
‘Vo diou blumachenn warnezañ. »
« N’e’ ket ‘vel-se e c’hoarvezo,
Ho merh Jannedig hen ‘devo ! »

« Aotro Doue, ha posubl ‘ve
Perhenn pemp-kant skoed a leve,
Eur bouezellad gwiniz bemde’,
Mab ‘n amunuzer az-pe-te ! »

« Bezet droug gand an neb a garo,
Erwan Ar Gwillou, me am-bo ! »

(Bet kanet gand Jannet Ar Gall.
Matez en Kerarborn. Plouared, 1849)
JEANNE DERRIEN

I
Le vieux Derrien disait
A sa fille Jeanne un jour:
- Ma fille Jeanne, si vous m'aimez,
Vous n'irez pas à l'aire neuve.

- Se fâche qui le voudra,
A l'aire neuve, j'irai, moi:
S'il y a des sonneurs je danserai
Avec mon ami Yves Guillou.

II
La petite Jeanne Derrien disait
A Yves Guillou, à l'aire-neuve:
- Si vous voulez me défendre aujourd'hui,
Je vous épouserai un jour.

Le seigneur du Réchou disait
En arrivant à l'aire neuve:
- Bonjour à tous, en cette aire-neuve:
Jeannette Derrien est-elle?

- Elle est là-bas, là où l'on danse,
Avec son bon ami Guillou. -
Ce qu'entendant, le sieur Réchou,
S'en fut vers le coin des danses.

Le seigneur du Réchou disait
En arrivant au lieu des danses:
- Retire-toi de là fripon,
Celle-là n'est pas ton affaire!

- S'il est vrai que j'ai friponné,
Je n'ai jamais léché vos plats;
Si j'avais un bout de gourdin,
Je vous ferais vite déguerpir! -

Cruel le cœur qui n'eût pleuré
S'il eût été à l'aire neuve,
En voyant l'herbe rougir
Du sang des gentilshommes qui coulait.

Du sang des gentilshommes qui coulait
Tandis qu'Yves Guillou les tuait.

III
Yves Guillou disait
En arrivant chez le vieux Derrien:
- Voici votre fille Jeanne,
Sans moi elle ne serait pas revenue.

Le vieux Derrien répondit
A sa fille Jeannette quand il l'entendit:
- Prenez, ma fille, ces clefs-ci
Et donnez-lui le prix d'un chapeau neuf

Et donnez-lui le prix d'un chapeau neuf
Avec deux plumets dessus.
- Le compte n'y est pas:
C'est votre fille Jeannette qu'il lui faut!

- Grand Dieu, crois-tu donc possible
Qu'ayant cinq cents écus de rente
Et un boisseau de froment par jour,
Tu épouses le fils d'un menuisier?

- S'en offusque qui le voudra:
C'est Yves Guillou que j'aurai! -

Chanté par Jeannette Le Gall
servante à Keramborgne en Plouaret (1849)

JOAN DERRIEN

I
Old Derrien told
His daughter Joan once:
- My daughter Joan, if you please,
Don't go to the new threshing floor dance.

- Take offence whoever will,
To the new threshing floor I'll go:
If there are pipers I shall dance
With my friend Yves Guillou.

II
Little Joan Guillou said
To Yves Guillou, at the dancing party:
- If you care to defend me today,
I shall marry you some day.

The Lord Réchou said
On arriving to the new threshing floor:
- A good day to all of the dancing party:
Is Jenny Derrien somewhere here?

- Over there she is, where they dance,
With her boy friend Guillou. -
Hearing so much the Lord Réchou,
Repaired to the dancing floor.

The Lord Réchou did say
On treading on the dancing floor:
- Away with you, rascal!
This lady is not for you!

- Maybe I am a rascal,
But I never stooped to lick your dishes;
If I had my cudgel to hand,
I'd have driven you off in no time! -

Cruel-hearted would have been whoever
Was present at the threshing floor dance,
And had not cried seeing the grass reddened
With the gentlemen's flowing blood.

With the gentlemen's flowing blood
While Yves Guillou was killing them all.

III
Yves Guillou said
On arriving at Old Derrien's:
- Here is your daughter Joan,
Thanks to me she's coming back.

Old Derrien told
His daughter Jenny, when he heard it:
- Here, daughter, are my keys
Give him the money to buy a new hat.

Give him the money to buy a new hat
With two plumes to adorn it.
- That will not do, by no means:
Your daughter Jenny he deserves!

- My God, how can you imagine
With an income of five hundred shillings
And a bushel wheat daily,
That you will marry a joiner's son?

- Take offence may whoever will:
It's Yves Guillou I shall marry! -

Sung by Jeannette Le Gall
Maid at Keramborgne near Plouaret (1849)



ERWAN GWILLOU

I
Mar plij ganeoh e selaoufet
Eur werz a-nevez kompozet ;
Eur werz a-nevez kompozet,
Da Erwan Gwillou eh eo greet.

Erwan Gwillou a voñjoure,
‘N ti ‘n Derrien koz pa arrue :
« Boñjour ha joa e-barz an ti-mañ,
Jannet Derrien, peleh emañ ?

« Eet eo Jannet d’al leur-neve’,
Me a garje mad ne vije !
Me a garje mad ne vije,
Abalamour d’ar Rechoed ;

‘Balamour da baotred ar Recho,
Gwasa tudjentil ‘zo er vro.

II
Aotro ar Reho a lare
D’Erwan Gwillou 'n el leur-neve’ :
« Erwan Gwillou, mar am haret,
Ho mestrez din-me a brestet ? »

« Aotro ‘r Recho, ma iskuzet,
Rag ar plah-mañ a zo dimezet. »
« Ober goap ‘fell dit, mihieg,
Eur plah a bemp-mil skoed leve,

Eur plah a bemp-mil skoed leve,
Ha te n’az-teus gwenneg aneze ! »
« ‘Vidon da veza mihieg,
O lipad da blajo n’on ket bet ;

O lipad da blajo n’on ket bet,
Nag ivez plajo Recho ‘bed !... -

Janedig Derrien a ouele,
Erwan Gwillou he sonsole...
Janedig Derrien a lare
D’Erwan Gwillou, el leur-neve’ :

« Mar karet ma diwall fete’,
Me ho komero goude-ze. »
« Tapet krog en bask ma chupenn,
Ma c’hoariin gand ma baz daou-benn !... »

Kriz a galon neb a ouelje
El leur-nevez neb a vije.
O weled ar yeot o ruzia
Gand gwad ‘n dudjentil o skuilla ;

Gand gwad ‘n dudjentil o skuilla,
Erwan Gwillou euz o laha !

III
Erwan Gwillou a lavare
‘N ti ‘n Derrien koz, pa arrue :
« Setu aze ho merh Jannet,
Penamedon-me ne oa ket ! »

« Dalet, Jannedig, an alhwez,
Roit dezañ gwerz eun tok nevez. »
« Gwerz eun tok nevez n’en-devo ket,
Me hen komero da bried.

Erwan Willou ‘n-eus gonezet,
En Prad-Melar o veza bet,
Eur plah a bemp-mil skoed leve,
Hag eñ n’e-neus gwenneg aneze. »

(Bet kanet gand Marharid Fulup).
YVES GUILLOU

I
S'il vous plait vous écouterez
Une gwerz qu'on vient de composer
Une gwerz qu'on vient de composer
Au sujet d'Yves Le Guillou.

Yves Le Guillou saluait
La maisonnée du vieux Derrien.
- Bonjour et joie, en ce logis!
Jeannette Derrien est-elle ici?

- A l'heure neuve elle est allée.
J'aurais préféré qu'elle n'en fît rien.
J'aurais préféré qu'elle n'en fît rien,
A cause des Réchou.

A cause des fils du Réchou,
Les plus méchants gentilshommes du pays.

II
Le seigneur du Réchou disait
A Yves Guillou à l'aire neuve:
- Yves Guillou, si vous m'aimez,
Vous me prêterez votre maîtresse?

- Seigneur du Réchou, excusez-moi,
Mais cette femme est mariée.
- Tu veux te moquer de moi, morveux!
Une fille qui vaut cinq mille écus de rente!

Une fille qui vaut cinq mille écus de rente!
Tandis que toi n'as pas un sou!
- Morveux tant que tu voudras!
Je n'ai pas été lécher tes plats!

Je n'ai pas été lécher tes plats!
Ni ceux d'aucun Réchou! -

La petite Jeanne Derrien pleurait
Yves Guillou la consolait
La petite Jeanne Derrien disait
A Yves Guillou, à l'aire-neuve:

- Si vous voulez me défendre aujourd'hui,
Je vous épouserai un jour.
- Prenez les basques de ma veste
Pour que je joue de mon bâton à deux bouts!

Cruel le cœur qui n'eût pleuré
S'il eût été à l'aire neuve,
En voyant l'herbe rougir
Du sang des gentilshommes qui coulait.

Du sang des gentilshommes qui coulait
Tandis qu'Yves Guillou les tuait.

III
Yves Guillou disait
En arrivant chez le vieux Derrien:
- Voici votre fille Jeanne,
Sans moi elle ne serait pas revenue.

- Tenez, Jeanne, prenez cette clé
Et donnez-lui le prix d'un chapeau neuf.
- Un chapeau neuf n'est pas le prix:
Je le veux prendre pour mari. -

Yves Guillou fut bien avisé
D'avoir été à Prat-Mélar,
Il y a gagné une fille avec 5000 écus de rente
Lui qui était sans le sou.

<>(Chanté par Marguerite Philippe.)

YVES GUILLOU

I
If you please listen
To a song composed recently
To a song composed recently
About a boy named Yves Le Guillou.

Yves Le Guillou greeted
All the household of Old Derrien.
- Good day and joy, to this house!
Jeannette Derrien, is she here?

- She's gone to the new threshing floor
But I wish she would not have.
But I wish she would not have,
On account of the Réchou clan.

On account of the sons of Réchou,
The worst noblemen near and far.

II
The Lord Rechou did say
To Yves Guillou at the new threshing floor feast:
- Yves Guillou, if you please,
Lend me your girl!

- Lord Réchou, with your leave,
This girl is engaged to me.
- Are you playing the fool, you wretch!
This girl is worth a 5000 crown annuity!

This girl is worth a 5000 crown annuity!
And you have not a penny to bless yourself with!
- I am a wretch, as much as you want!
But I never came and licked your dishes!

But I never came and licked your dishes
Or of anyone of your kin! -

Little Joan Derrien she cried
Yves Guillou comforted her.
Little Joan Derrien she said
To Yves Guillou, on the threshing floor:

- If you care to protect me today,
I shall marry you some day.
- Hold my tailed cloak
While I wield my twofold steel-tipped staff!

Cruel hearts only did not cry
Around the threshing floor that day,
Seeing the green grass turning red
With the noblemen's blood that was shed.

With the noblemen's blood that was shed:
Yves Guillou battered them to death.

III
Yves Guillou did say
On arriving at Old Derrien's:
- Here is your daughter Joan coming home
But for me she never would have.

- Here's, Joan, the key to my casket:
Give him money for a new hat.
- A new hat as a reward is not enough:
I will take him for my husband. -

Yves Guillou was well-advised
To go to Prat-Mélar to the feast,
He earned a wife and a 5000 crown annuity
Before that he was penniless.

>(Sung by Marguerite Philippe.)


NOTE
Luzel note à propos de "Jeanne Derrien", page 493:
"Cette pièce semble imitée de celles qui précèdent sur le marquis de Locmaria; à moins qu’elle ne soit la première en date, et qu’au lieu d’être une imitation, elle ait été imitée, ce que je ne saurais décider. Les manoirs du nom de Réchou sont assez communs dans les Côtes-du-Nord."
Curieusement, il ne relève pas que cette pièce est pratiquement identique à celle qu'il intitule "Yves Guillou" et qui figure 266 pages plus haut dans le même tome II des "Gwerzioù", bien qu'il en cite des larges extraits dans les variantes de "Jeanne Derrien". Il présente, à tort, cette ballade comme une variante du chant immédiatement précédent, p.115, qu'il intitule Guillaume Calvez, 1ère version, bien que l'intrigue soit nettement différente.
Il est vrai que l'écheveau des gwerzioù qui relatent un duel entre un gentilhomme libertin et un jeune paysan qui vole au secours de la vertu menacée est inextricable (cf. Le marquis de Guérand).
Signalons que la classification imaginée par M. Patrick Malrieu dans "La chanson populaire de tradition orale en Langue bretonne" , 1998, ne propose pas moins de 6 groupes pour rendre compte de cette diversité:

0042 Anna Gardien tue 18 chevaliers pour défendre son honneur;
0043 Le duel de Guillaume Calvez contre le seigneur libertin;
0044 Le duel pour défendre l'héritière;
0045 Le clerc tué par les seigneurs;
0046 Le clerc de Laoudour vainqueur de 18 chevaliers;
0048 Les Aubrays et le Maure du roi.

Mais les pièces ainsi catégorisées ont le plus souvent un contenu hybride et sont rétives à une systématisation indigne de leur essence poétique. De même, beaucoup d'autres complaintes, par tel ou tel passage, mériteraient d'être citées dans l'une ou l'autre des catégories ci-dessus.

Est-ce à dire, comme on le lit parfois, que le dénominateur commun à toute ces pièces, soit une contestation des privilèges de l'aristocratie par une paysannerie enrichie et que ces pièces, dès le XVIIème siècle annoncent la révolution de 1789? On peut en douter. Elles reflètent plutôt un ordre social stable, propre à La Bretagne, évoqué, entre autres, par Per-Jakez Hélias dans son "Cheval d'orgueil".
In connection with this song, on page 493, Luzel states:
" This piece seems to be an imitation of the foregoing ones about the Marquess Locmaria. Or it is the pre-existing model for them rather than the other way: That I cannot decide. Anyways manors going by the name "Rechou" are plenty in the département Côtes du Nord."
Astonishingly Luzel does not mention that this lament is practically identical with the one titled "Yves Guillou" 266 pages ahead in the same Book II of his "Gwerzioù", though he quotes large excerpts of it as variants to the "Joan Derrien" song. He introduces erroneously this ballad as a variant to the immediately foregoing song, on page 115, which he titles "Guillaume Calvez, 1st version", though the latter's plot be clearly different.
The reason could be that the web of gwerzioù recounting a duel between a lusty nobleman and a young peasant who defends a girl against his attempts is inextricably entangled: (cf. Le marquis de Guérand).
The classification of existing gwerzioù worked out by M. Patrick Malrieu in "La chanson populaire de tradition orale en Langue bretonne" , 1998, encompasses no less than 6 groups to accommodate this protean narrative:

0042 Anna Gardien killed 18 knights in defence of her honour;
0043 Duel between Guillaume Calvez and the lusty lord;
0044 Duel in defence of the heiress;
0045 The stabbing of the Clerk by the lords;
0046 Clerk Laoudour the conqueror of 18 knights;
0048 Les Aubrays and the King's blackamoor.

But these countless pieces, in spite of these endeavours to set them apart into categories, mostly have mixed contents challenging these attempts against their poetic essence. Similarly, many other ballads, in consideration of some individual passages they contain, ought to be quoted in one or more of the categories above.

Does the common denominator to all these ballads consist in country folks grown rich, challenging a penniless gentry, as is sometimes asserted, and do these 17th century pieces forebode the 1789 revolution? This is a questionable point of view. They rather seem to mirror a stable social order, as described, among others, in Per-Jakez Hélias' "Horse of pride".


François-Marie Luzel (1821 -1895)


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