IV LA HALTE DANS LA MONTAGNE Nous avions dépassé les sentes et le foin. L'air sous nos souffles courts sonnait comme l'enclume. L'horizon à nos yeux s'étalait plat et loin Comme un songe mêlé d'ombre, de ciel, de brume. T'en souviens-tu? Le sol était âpre à nos pas. Point de sapins houlants, point de source sonore. Des troupeaux efflanqués de chèvres le col bas, Dans les yeux un reflet du matin qui les dore. Là-haut irradiant l'argent et les clartés, Les pics étincelaient dans le jour et le rêve, Eldorados glacés, Montségurs entêtés, Hantise du chemin qui jamais ne s'achève. Nous avons suspendu l'ascension. Le jour Comme nous suspendu sonnait la grande trêve. Aux pieds, des rocs massifs parcourus d'efforts sourds. Nous savourions l'instant et la sagesse brève. Près de nous écumait la neige des torrents. Plus haut, nous trouverions des sources vagabondes. Je humais leur passage et j'écoutais leurs chants. Nous sûmes que les mers ne sont pas plus profondes. Les chardons étoilaient leurs pâleurs et leurs dents. Nous ne jalousons que les gentianes des crêtes. L'hiver poudroie plus vif, les vents soufflent plus blancs. Mais nul pic n'est trop haut lorsque l'âme est parfaite. Un lac comme un regard resplendissait de nuit. Un oiseau tournoyait et fuyait nos mystères. Etrange messager qui nous salues et fuis. Nous portes-tu l'appel -leurre- des autres terres? Nous parlions: "Le chemin fut rude et sans pitié, Mais nous montons toujours vers un demain limpide. Nous suivons l'aigle". O fous de mots rassasiés, Le sommet des désirs renferme une aire vide. "Nous avons dépassé les cottages de bois, Les baquets rassurants pour abreuver le bêtes. Nous voici maintenant où claironnent nos voix. Nous verrons s'apprêter les aubes et les fêtes. Nous cueillerons la fleur dont l'arôme est le vent. Nous traquerons l'aurore aux confins des ravines Et nous verrons rouer sous nos regards savants Les demains éclatants et les ères divines." Qu'importe les demains, qu'importent les matins. Pour épuiser le temps qui n'a pas de rivage, Il suffira de mordre un brin âcre de thym, De humer le soleil sur la pierre sauvage. Le jour s'abolissait sur les monts violets. Un à un, se levant, ils ont repris la route. J'écoutais s'affaiblir le chant des piolets, Disparaître leurs voix, les dernières sans doute. Je vis tomber la nuit sereine. Sous mes pas, Les alpages, les feux, les clameurs s'effacèrent -T'en souviens-tu? - puis je repris, fort, bien que las, Le songe que jamais n'abandonnent les hères... Michel Galiana (c) 1990

IV THE STOP IN THE MOUNTAINS We have now left behind the path and the meadow. The air, like an anvil, rings in our panting breath. The horizon before our eyes spreads, flat and low, Like a dream, mixing up shadow and sky and haze. Remember how the soil was harsh under our steps! No more swelling fir trees, no more sources running. No, just some raw-boned herds of goats, with lowered necks And eyes where was mirrored the new golden morning. High up, irradiating silver and gleaming lights, The peaks, dimly sparkled amidst the dreamy day, Frozen Eldorados, stubborn Montségur heights, And ceaseless haunting of a never ending way. We have interrupted our ascent. Time remained Like us in abeyance and it rang a long break. Below, huge rocks we had run through with muffled strains. We enjoyed this moment of short rest on our trek. Next to us white torrents that were foaming so strong. Higher up we would find many sources that roamed. I inhaled deep their breath and listened to their song. We knew that no deeper ocean may be fathomed. And the thistles pointed their prickles and paleness. We were only missing the gentians on the crest. Winter is snowier, its winds more colourless, But no peak is too high when soul feels at its best. A lake, some eye alike, was radiant with night. A bird was wheeling round but fled our mysteries, So strange a messenger who greets us on his flight Was carrying -who knows?- the call of far countries. We talk: "The way we went was tough and merciless, But we will be led up now to a stainless dawn. We follow that eagle!" We fed on mad phrases: From their nest on the peak of desires birds had flown. "We have now gone past all the wooden cottages, And the trusty troughs where they water the cattle. Now here is the place where may resound our voices. We shall see the dawns rise and hear the feasts rattle. And we shall pick the flower whose perfume is the wind. We shall track down daybreak on the mountain ranges And see divine eras and radiant morning That span their peacocks tails before our learned glances." No matter what morrows or what mornings are like. To stave off time to come, limited by no shore, We will just have to bite a bitter bunch of thyme And to inhale the sun, seated on a wild stone. The daylight abolished itself on purple mounts. One by one they've risen and have set off again. I have listened to the ice axes' fading sounds, To vanishing voices, the last I would retain. I saw how peaceful night was falling. Step by step The pastures, the lights and the clamours have vanished. Remember! -I resumed, tired, strong nevertheless, The dream that poor wretches never have relinquished.

Transl. Christian Souchon 01.01.2005 (c) (r) All rights reserved

Note :

Dans les années 1950, le père de Michel louait un chalet près de Chamonix pendant les mois d'été. Michel accompagna les enfants du propriétaire et leurs amis lors d'un excursion au Plateau d'Assy et au Désert de Platée. Quand ils atteignirent le Lac Vert, seuls les montagnards expérimentés continuèrent l'ascension. Les autres rebroussèrent chemin. Michel était de ceux-là. (L'image de fond est une vue du Mont Blanc depuis le Plateau d'Assy)

In the 1950ies Michel's father used to rent a cottage near Chamonix during the summer months. Michel once accompanied the landlord’s children and their friends on a mountain tour to the Assy Plateau and Platée Desert. When they had reached the Green Lake, only the experienced mountain climbers went further up. The others turned around and went back. Michel was among them. (The background picture is a view of the Mont Blanc from the Assy Plateau)

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