Pont Charles

II PRAGUE Le gardien de mes ans veille sur le Hradchin Jusqu'à la fin des temps, à la chute des ailes. Ni le beffroi qui bat, ni l'aigle qui s'étoile Ne sauront le tirer du songe qui le tient. Sur le pont ont passé les amants et les sages. Un même philtre unit ces esprits oublieux Car vivre d'un savoir ou vivre d'un visage Est leurre pour qui cherche en son âme les dieux. Près du Christ étoilé fleurit votre sourire Le fleuve était de brume et brume le manoir. Nous savions qu'emportait nos rêves, notre empire, Le fleuve en nous celé que nous ne voulions voir. Si le prince dément pour braver la fortune Voulut graver son chiffre au fronton des discours, Notre histoire à conter n'eut pas été commune. Les dits de l'échanson auront été bien courts. (Un fleuve étincelait qui n'était qu'une histoire. Sur le plus haut des monts sonnaient des hallalis. Prague, tes toits sont d'or, si tes caves sont noires. La cité de légende a rongé tes taudis.) Nous avons cheminé où croupirent les larves. Sur les dalles le pin chantait l'éternité, Mais âpre était le vent, et les visages graves. Les hantises des morts ne nous ont pas hantés. L'horloge qui montrait à reculons les heures Nous disait que l'amour est éternel retour- En vain - car ses conseils furent pour nous le leurre Et de nuit votre front se mura sans retour. L'église était profonde -ainsi votre silence- Où des saints cancaniers, des amours polissons, Arrondissaient la cuisse et narguaient la décence Semblaient avoir appris de Patti les leçons. Et lorsque l'oiseau clair nous tira de la ville, Dans le fond, écroulés, de fauteuils tentateurs Deux spectres dédaigneux, deux étrangers hostiles, Brisaient entre leurs doigts les poupées du bonheur. Michel Galiana (c) 1991

II PRAGUE The warden of my years watched over Hradcany Till the end of the times, till the fall of the wings. No star-circled eagle and no steeple that rings Could ever waken it from its long reverie. Many who crossed the bridge were lovers or sages, The same philtre has poured on these minds oblivion, For devoting their lifes to love or science is To them who seek gods in their souls a delusion Near the Christ in a star-shaped halo flashed your smile. The river was misty and mist was the manor. Well we knew that our realm of dreams was swept aside By a stream hid in us, we scorned to consider. The lunatic prince who tried to defy Fortune Engraved his cipher on a frontispiece of speech, But our story to tell was not a common one. The lament of the Cupbearer must have been brief. (A river was sparkling and it was but a tale. Hunting horns resounded high up on the mountains . Prague, your roofs are of gold but your basements smell stale. The legendary town has gnawed away its slums.) We have roved in a yard where the phantom wallows. Pines rustled endlessly over the stone ledgers, And bitter was the wind and sombre were the brows. But the fear of the dead souls never haunted us. The clock that went backwards as it measured the hour Was telling us that love returns eternally- In vain - for its advice for us was but a lure And your brow in shadows closed with obstinacy. Deep was the quiet church -and deep was your silence- Where tittle-tattling saints chatted with pert Amours. Their rounded thighs were to decency a challenge; They seemed Patti's lesson to recite, their teacher's. When the bird of metal at last had left the town, Slumped in armchairs that were temptingly numberless Two strangers full of scorn were still exchanging frowns, And broke with their fingers the dolls of happiness.

Transl. Christian Souchon 01.01.2004 (c) (r) All rights reserved

Notes:

-Michel était passionné de voyages et un excellent client pour les voyagistes.
Il semble que ces voyages lui permettaient de faire la connaissance de jolies touristes qui étaient rapidement effarouchées par son étrange personalité.
-"gardien de mes ans": Saint Guy (qu'on invoque pour les maladies nerveuses)
-"l'aigle qui s'étoile", "Christ étoilé" se rapportent aux statues d'évangélistes et de saint qui ornent le Pont Charles. L'Aigle est Saint Jean, auteur de l'Apocalypse.
-"Les dits de l'échansson" évoquent le long poème du 19ième siècle finissant, Jules Barbey d'Aurevilly, intitulé "l'Echanson":
Quand deux amants boivent à la coupe de l'amour, un échanson qui se tient derrière eux y verse un poison qui a noms "habitude", "accoutumance", "temps qui passe" et qui détruit cet amour...
La phrase alambiquée -"pour braver la Fortune" et "frontons des dicours" could pourrait signifier que le poête fut assez hardi pour adresser la parole à une femme qu'il avait vue dans l'avion mais à laquelle il n'avait pas été présenté.
-"dalles", "larves, "horloge allant à reculons" se rapportent au fameux cimetière juif de Prague. Tout près se trouve une horloge n'ayant qu'une aiguille tournant de droite à gauche, le sens de lecture de l'hébreux.
-Adela Juana Maria PATTI était une fameuse cantatrice italienne (1843-1919): les statues baroques affectionnent les pauses théatrales qui les font ressembler à des acteurs d'opéra.
-"l'oiseau clair"= avion
Horloge du Quartier Juif -Michel was a passionate traveller and a excellent customer for tour operators.
Apparently these trips allowed him to make the acquaintance of pretty tourists who were rapidly disconcerted by his strange personality.
-"warden of my years": Saint Vitus (who is in charge of nervous illnesses)
-"star circled eagle", "star shaped halo" refers to the statues of evangelists and saints on Charles Bridge. The Eagle is Saint John who wrote the Apocalypse.
-"cupbearer" refers to a long poem of an author from the finishing 19th century, Jules Barbey d'Aurevilly, titled "l'Echanson":
whenever two lovers drink out of the goblet of love, a cupbearer who stands behind them pours in a poison that is called habituation, routine, time, so that at last love dies...
The intricated sentence about "defied Fortune" and "frontispiece of speech" could mean that the poet was reckless enough to address a girl he had seen in the plane but had not been introduced to!
-"ledgers", "phantoms, "clock turning backwards" refer to a famous Jewish Cemetery in Prague. Nearby there is a one-handed clock turning from the right to the left, which is the way of reading Hebrew.
-Adela Juana Maria PATTI was a famous Italian Opera singer (1843-1919): the baroque statues always strike theatrical poses like opera actors.
-"bird of metal"= airplane

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