AUX SCYTHES 1 Vous êtes le torrent. Nous sommes le donjon Et vos bourdonnements que vous nommez tempêtes Ne sauront ébranler la paix que nous songeons. 2 Des hilotes pédants qu'offusquaient notre fête Maculèrent nos murs et se dirent matins Bien qu'ils n'eussent ni dieu, ni rêves, ni conquêtes. 3 Le butor et le doux jouèrent les mâtins, Fouillant nos oripeaux pour vêtir leurs dégaines, Animant la cité d'un peuple de pantins 4 Et quand vos cavaliers ont apporté leurs haines, Les mots et les ballets avaient pris nos soudards. Le décor s"effondra dans un grand bruit de chaînes. 5 Nous avions regagné, fuyant les étendards, La grotte dont le seuil interdit les cohortes, Etouffe le slogan. Nous avions pour nos parts 6 L'inviolé silence et l'absence plus forte Que vos chars et vos fers. Nous avions la raison Du plus pur qu'à ternir votre logique avorte. 7 Nous pouvions à vos mots opposer l'oraison Qui puise sa candeur aux sources et aux leurres Et qui fait de lueurs éclater la prison. 8 Mais nous avions choisi l'attente au fil des heures, Le coton du dédain, l'ignorance des lois- Vos lois- adorateurs du seul dieu qui demeure, 9 La NUIT, dont naît le chant quand se taisent vos voix, Car s'il vous faut le jour pour que règnent vos hardes, La terreur du couchant muselle leurs abois. 10 Nous avons retrouvé dans nos veilles hagardes Les secrets oubliés et l'antique savoir Que n"a jamais goûté l'histrion qui s'en farde. 11 Nous sommes les bannis qu'abreuve le lait noir Et qui portent en eux la règle et la mesure, Citoyens du pays invisible d'espoir 12 Nous sommes les vaincus dont le deuil est usure Car ayant devant l'œuvre humilié l'esprit Nous avons retrouvé la roche probe et sure. 13 Aux pieds du seul vivant la prière nous prit Et si fort nous tordit dans son poing sa puissance Que ce qui fut élan devint pierre de nuit. 14 Il nous jeta charbon comme graine qu'on lance Et nous environna d'un si vif flamboiement Que la douleur d'un coup dispersa notre essence 15 Et nous fumes la braise, et nous fumes l'amant, Et notre cœur émit une telle lumière Que le monde devint notre rayonnement. 16 Vous pouvez sur Venise éployer la crinière Des flammes, effondrer nos Panthéons altiers, Impuissants à créer, hormis votre tanière, 17 Vous pouvez aux valets assigner vos sentiers, Exhiber vos bouffons, imposer vos pitances, Etouffer les sommeils de rêves de rentiers, 18 Proclamer que l'histoire a connu l'existence Du jour où les forçats rejetèrent les dieux Qui leur avaient au front incrusté la sentence, 19 Vos feux deviendront gels et hivers odieux Car même le regret de vos galops farouches Sera crime; vos nuits seront mortes, sans feux. 20 Les sèves sans vigueur mourront au cœur des souches Et sous un ciel criblé d'astres que nul ne lit Plus, le silence seul habitera les bouches. 21 Pierres, dédaignant l'ukase et le délit, Diamant du collier qui jamais ne se brise, Nous aurons préservé le mot enseveli. 22 Au bois d'outre raison menant la chanson grise, Nous n'aurons renié l'aube ni la beauté Et quant s'effacera le Scythe et son emprise 23 La pierre engendrera la perle, la clarté, Et le chant montera qui n'était plus chanté. 26-29 août 1986 Michel Galiana (c) 1992

TO THE SCYTHIANS 1 You mean to be a stream, we are a standing tower And this humming of yours that you call a tempest Is not able to shake our dream of peaceful power. 2 Pedantic louts who did not approve of our feast Bedaubed our walls with words calling for a new dawn Although they had no gods, no dreams, and no conquest. 3 The brutal and the meek were bloodhounds, set to nose About in our tatters to wrap their gawkiness. They clothed hordes of clowns to liven up our town. 4 And when your troopers came with hands that hatred stains, The words and the ballets had beguiled our soldiers. The scenery collapsed in a rattle of chains. 5 We took refuge, fleeing from the martial banners, In narrow caves of which the door by no cohort May be passed, and where no slogan enters. We were 6 In possession of unbroken silence and of Absence that is stronger than your tanks, than your bonds. Purity was with us that to soil strength aborts. 7 With prayers we could have answered your orations. Their candour comes from springs and from deceptive lures That in flashing sparkles scatters your vain prisons. 8 But we had decided to be patient for hours, Spinning disdainfully disregard for your law- YOUR law -for we worshipped the sole enduring god , 9 The NIGHT, whose chants arise when your voice must be low. For you need the daylight to make your hordes prevail Who fear the setting sun, crying their last halloo. 10 And in our distraught watch we did well find again Long forgotten secrets and most ancient science Which in spite of his boast no clown will ever gain. 11 We who are in exile drink a milk of grievance For we bear in our hearts the rule and the scansion, Our invisible land is hopeful confidence. 12 Woe betide us who were vanquished by exertion, But if we hailed the deeds, humiliating our minds, We excavated forth an honest foundation. 13 To the feet of the sole survivor of the fight We set to pray but he seized us in his strong fist And his affection was turned into stone of night: 14 He cast coal before us like grains to feed poultries. He surrounded us in such dazzling blaze of lights That all of a sudden pain scattered our species. 15 We were turned to ember and were turned into baits, And our hearts set to give such blinding radiance That in our light the world from end to end was bright. 16 You may surround Venice with your fire spouting plants And you may bring to fall our lofty palaces, Whereas you can erect nothing but your own dens; 17 You may order your slaves to leave behind traces, Exhibit your buffoons, fill our mouths with your food And our slumbers with dreams of independent means, 18 You may also proclaim that this mankind has stood From the day when the slaves have discarded the gods Who engraved on their brows those words of ill and good, 19 After your days of fire will come icy periods When even evoking this time of reckless runs Shall be a crime; unlit your nights and your abodes! 20 Strength-less sap will dry up in the heart of the trunks And under a sky full of stars that no one reads Silence will then prevail in mouths that will be dumb. 21 Stones, disdaining orders or bans to be fulfilled, Beads of a necklace that never may be broken, Well will we have preserved the word safely buried. 22 Trustful beyond reason, we sang to our sad lyre, But will have given up neither dawn nor beauty And when the Scythian fades at last with his empire, 23 From that stone shall arise a clear, a limpid pearl And the song shall resound that no one more had heard. 26-29 August 1986

Transl. Christian Souchon 01.01.2004 (c) (r) All rights reserved


INTERPRETATION

1 Les matérialistes et productivistes se targuent d’être dynamiques et nomment progrès leur agitation. Les poètes et les gens de lettres sont calmes et réfléchis.
2. Les matérialistes marxistes montrent du doigt les intellectuels. Leur littérature se limite à l’inscription sur les murs, de slogans annonçant des lendemains qui chantent.
3. Au début de la dernière guerre, bellicistes et pacifistes, face au danger nazi,d’un commun accord, confient aux écrivains des missions de propagandistes (ex : Jean Giraudoux …)
4. Le matérialisme technique envahit l’Europe, revêtu des uniformes du Führer, brisant une activité artistique et intellectuelle intenses à laquelle participaient les mobilisés.
5. Les écrivains humanistes se sont réfugiés dans la clandestinité, plutôt que de cautionner le militarisme.
6. Beaucoup se sont abstenus d’écrire plutôt que de prostituer leur art
7. Alors qu’ils auraient pu utiliser la religiosité ambiante de mauvais aloi à des fins subversives.
8. Non, ils ont préféré attendre et se taire, ne plus se mêler de politique, et entrer dans la confidentialité, sinon dans la clandestinité.
9. Leur œuvre s’est enrichie de cette discrétion, alors que la publicité et de la propagande ne sont efficaces que lorsqu’elles s’étalent aux yeux de tous
10. Ces artistes de l’ombre ont retrouvé les modèles anciens, trop subtils pour les écrivains de pacotille, thuriféraires du productivisme qui tentent en vain de les imiter.
11. Les poètes, inconnus et méprisés du plus grand nombre sont les gardiens de l’ancienne métrique et d’une éternelle esthétique q’ils espèrent voir renaître un jour.
12. Beaucoup se sont laissés séduire, avec le temps, par le matérialisme et détourner de la vraie littérature qui n’est plus goûtée que par de solides « happy few ».
13. Nos pays, exsangues, sollicitent l’aide du seul vrai vainqueur du conflit mondial, l’Amérique, dont l’élan altruiste débouche sur des dons en charbon, la « pierre de nuit » dans le cadre du Plan Marshall,
14. et elle instaura chez nous la société de consommation, dévoreuse d’énergie et destructrice de nos repères humanistes.
15. Après avoir été de simples assistés, nous devînmes des acteurs actifs du consumérisme dont nous étendîmes la logique au monde entier.
16. Les effets du productivisme sont désastreux: des usines proches de Venise dégagent des gaz qui attaquent la pierre des palais. Les villes se couvrent d’immondes HLM, d’insipides immeubles de bureaux,
17. le paysage d’autoroutes, et d’affiches en tous genres. On voit fleurir les fast-foods, et le culte de la spéculation financière.
18. Parallèlement, les églises et les temples sont désertés, la religion rabaissée au rang d’opium du peuple et le matérialisme érigé en religion
19. Quand les ressources énergétiques seront épuisées, tout ce gaspillage sera condamné sans pitié. Plus d’électricité pour allumer les néons !
20. Les sols auront été rendus stériles par la course aux rendements : Un avenir bouché qu’aucun astrologue n’essaye plus de deviner
21. Le seul recours sera alors le poète rebelle qui ne se sera pas plié aux règles ambiantes de la productivité. Alors reviendra la vénération du verbe.

Remarque: Galiana savait-il qu' Hérodote a écrit que les Perses appelait les Scythes “Sakai,” et que l'historien Sharon Turner (1768 - 1847) voyait dans ce peuple les ancêtres des Anglo-Saxons?
1. People with great regard for physical matter and productiveness boastfully call "progress" their restlessness, whereas poets and writers are placid and reflective.
2. Marxists and materialists reproachfully point at the intellectuals but their literature is limited to daubing the walls with promises of happy morrow.
3. On the eve of world war II, warmongers and pacifists, confronted with the Hitlerian threat, unanimously entrust writers (like Giraudoux) with propaganda missions.
4. Clad in German uniforms, technical materialism overruns Europe and anihilates an intense artistic and intellectual activity extending to the mobilized troops.
5. Humanistic writers went underground rather than give their support to militarism.
6. Many of them refrained from writing rather than prostitute their quill.
7. And yet, they could have availed themselves of a prevailing religiosity of doubtful quality for subversive purposes.
8. No, they prefered to wait and subside, to keep clear of politics and to become confidential or even clandestine writers.
9. This secrecy fertilized their works, whereas the efficaciousness of advertising and propaganda is in proportion to their conspicuousness.
10. These underground artists found again ancient patterns that are too subtle for junk writers enslaved by productiveness who nevertheless try to ape them.
11. Poets, unknown and despised by the mob, are the guardians of old metrics and timeless aestheticism in whose future revival they trust.
12. At long last, many writers got beguiled by materialism and were led away from genuine literature which is now only appreciated by sound and steady «happy few».
13. Our exhausted countries called for help on the only victor of the world-wide conflict, America, whose altruistic impetus resulted in coal donations, -the "stone of night"-, within the context of the Marshall Plan,
14. America established in our countries a consumer society who engulf huge amounts of energy and destroy our humanistic benchmarks.
15. We ceased to be mere assisted wretches and became active performers in the consumerist system whose logic we helped to spread all over the world.
16. The consequences of productiveness are disastrous: not far from Venice industial plants give off petrol fumes that corrode the stone palaces. Our towns got covered with hideous housing units and insipid office houses,
17. our countryside with highways and all sorts of advertising posters. Fast food restaurants thrive. So does financial speculation, practised as a cult.
18. At the same time, churches and temples are deserted, while religion is reviled as the people's opium whereas materialism is extolled as a true religion.
19. When all energy resources have run out, this squandering will be ruthlessly condemned. No more electricity for neon lighting!
20. Ever higher yields will exhaust the soils: A dull future that no astronomer tries to fathom.
21. There will be only one recourse left: the rebellious poet who did not comply with the surrounding rules of productiveness. Then the word will be revered again.

Remark: Did Galiana know that Herodotus reported the Persians called the Scythians “Sakai,” and Sharon Turner (1768 - 1847) identified these very people as the ancestors of the Anglo-Saxons?

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