I LE SONGE DU VERGER L'aube conciliait les cyprès et les roses. C'était l'heure où les dieux réinventent le jour, Apaisant aux chaos la querelle des causes Pour ouvrir le chemin qui n'a pas de retour. On eut dit, revenant par delà bien des âges, Qu'un paradis nouveau revêtait nos regards. Chaque fleur s'habillait d'une clarté plus sage. Les pins s'illuminaient et rayonnaient les nards. Le matin s'avançait, escorté de lumière Calme, de lilas clairs, de flûtes, de repos - Et sans savoir pourquoi notre âme était de pierre. Nos mots obscurément éveillaient des échos... Rien pourtant ne brisait la paix du ciel profonde. Nuls vols, ombres qu'un cri révèle, de corbeaux, Voyageurs des léthés et fatidiques rondes, N'incrustaient le soleil de croix et de tombeaux. Mais nous savions la nuit pesante, les étoiles Tissant le dais luisant qu'obscurcit le soleil, Et leurs rayons flottant, ténus comme des voiles, La peur des astres morts couvait sous l'or du miel. Les ombres çà et là se hélaient sous les herbes, Mer invisible où naviguaient les iris clairs, Ignorant quel destin sommeille dans leurs gerbes D'abandonner le soir leurs têtes sous les fers, Et près du mur, ourlant la houle du silence, Crépitaient, incessants, assidus, les grillons Dont la plainte ensorcelle et la pointe devance La nuit, à son tranchant s'ouvrant comme un sillon. Grillons, astres voilés rôdant sur notre tête De ce jour sans défaut ternissaient la splendeur Et seuls nous avancions, étrangers à la fête, Moi pareil au sommeil et toi comme sa soeur. Michel Galiana (c) 1990

I THE DREAM IN THE ORCHARD Dawn was reconciling cypresses and roses. It was time for the gods to reinvent the day, To settle chaotic quarrels about causes And to clear through darkness a straight, returnless way. It was as though, coming from times beyond ages, A new paradise were rising before our eyes: A more sober gleam was bathing each of the flowers. A glorious light shone on lavender and pines. Morning was coming forth with an escort of quiet Radiance, of pale lilac blossoms, of flutes, of rest. And quite mysteriously our soul was petrified, And indistinct echoes would all our words reflect... Nothing however stirred the deep heavenly peace. No flights of ravens, those hovering croaking shadows, Voyagers from Lethe and circling auspices That point amidst sunshine to graves or to gallows. Yet we knew that the night still was pregnant. The stars Wove a sparkling vault which the dazzling sun outshines, And their rays like thin veils were still floating afar. The fear of those dead stars hid in this mellow shrine. Here and there shadows hailed each other in the grass, An invisible sea where bright irides sail, Unaware of the fate of their confiding mass Which abandon at dusk to the scythes their heads. And near the wall which hems that ocean of silence, Endlessly, stubbornly, crickets were spluttering. Their moaning conjures up -and its peak announces- The night, like a furrow to its ploughshare yielding. Crickets, O shrouded stars that rove above our heads, Did of this stainless day besmirch the splendid shine! And we were proceeding, alone in the cortege, I an image of sleep, you its sister alike.

Transl. Christian Souchon 01.01.2005 (c) (r) All rights reserved

Notes:

Ce verger était selon toute vraisemblance un jardin ayant
appartenu aux grands-parents paternels de l'auteur, 
et situé dans le midi de la France, comme l'indiquent les 
criquets -en réalité d'entêtantes cigales-, les iris sau- 
vages, la lavande et le mur qui le bordait sur deux
côtés.
 
Les "astres voilés" sont les étoiles que l'éclat du soleil 
rend invisibles. Mais il peut aussi s'agir d'une première 
allusion au "royaume des images archétypales”, nommé 
“Hurqalya” chez certains courants de pensée islamiques, 
auquel le poème XXVII est consacré (cf illustration)

The orchard was in all likelihood a garden belonging
to the author's grandparents on his father’s side, 
situated in Southern France, because of the crickets
-which were in fact infuriating cicadas-, of the wild 
iris, the lavender and the wall that boarded it
on two sides.
 
The “shrouded stars” are the stars that become 
invisible in the sunshine. Alternatively they 
may be a first allusion to the “realm of archetypal 
images”, called “Hurqalya” by some Islamic sects, 
to which poem XXVII is dedicated (see picture)


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