Le mal du pays

Homesickness

Dialecte de Cornouaille

  • Première publication dans l'édition du Barzhaz de 1839
  • Absent des tables de chanteurs A et B. Selon l'"avertissement" de 1839, repris dans les éditions suivantes, "Le matelot des montagnes [d'Arrée] fit lui-même [sa chanson d'adieu]; c’est un de ses camarades de bord qui l’a conservée et répandue dans le pays". La Villemarqué affirme tenir "ces détails d’un paysan de la paroisse de la Feuillée, sous la dictée duquel [il l'avait] écrite; il l’avait apprise lui-même d’un vieux garçon meunier, ami d’enfance du matelot, qui, s’il vivait encore, aurait plus de cent cinquante ans aujourd’hui."
  • Le premier manuscrit de Keransquer contient pp. 175 à 177 un chant au sujet d'un Jeune matelot qui a visiblement inspiré en partie le poème de La Villemarqué.
  • Le chant en question a été collecté:
    - sous forme manuscrite
    . Lédan, IV: "Guerz ar martolod yaouanc breton".
    - Il a été publié dans des recueils
    . Dufilhol, "Guyonvarc'h", 1835: Sonen er Vreton yoang (version identique à celle de Lédan).
    . A. Bourgeois: ("Kanaouennoù pobl" 72), "Ar martolod yaouank", (Châteaulin, 1889 et dans le "Bulletin de la Société Académique de Brest", 1895-6).
    . Laterre: ("Kanaouennoù Breiz Vihan"), "Kimiad ar Martolod", (coll. à Carhaix).
  • Bataille de Navarin

    Bataille de Navarin (20 octobre 1827) par Ivan Aïvazovsky (1817-1900)
  • First published in the first edition of the Barzhaz, in 1839.
  • Not included in the singer tables A and B. As stated in the "Argument" in the 1839 edition and the ensuing releases, "The young sailor originating from the Mounts [Arrée] composed his own [farewell song]. One of his mates on board learnt it and broadcast it in the neighbourhood". La Villemarqué claims to have obtained "this information from a farmer who lived in the parish la Feuillée, and dictated the song to him; he, himself, had learnt it from an old miller, a childhood friend of the sailor's who, if he were still alive, would be over a hundred fifty today."
  • The first Keransquer copybook harbours on pp. 175 à 177 a song about a "Young sailor" which evidently partly inspired La Villemarqué with his poem.
  • The said song was collected:
    - as a MS
    . by Lédan, IV: "Guerz ar martolod yaouanc breton".
    - It was published in collections
    . Dufilhol, "Guyonvarc'h", 1835: Sonen er Vreton yoang (same version as Lédan MS).
    . A. Bourgeois: ("Kanaouennoù pobl" 72), "Ar martolod yaouank", (Châteaulin, 1889 and in "Bulletin de la Société Académique de Brest", 1895-6).
    . Laterre: ("Kanaouennoù Breiz Vihan"), "Kimiad ar Martolod", (coll. à Carhaix).


  • Mélodie - Tune 1
    (Celle de Gwreg ar C'hroazour, selon le Barzhaz)

    Mélodie - Tune 2
    "Ar martolod yaouank", (mode hypophrygien)
    Tiré de "Kanaouennoù Pobl", chansons recueillies par Alfred Bourgeois
    dans la deuxième moitié du XIXème siècle ; le recueil a été publié en 1959 à Paris.
    Source: le site de M. P. Quentel (voir liens)
    Fond sonore de la présente page.

    (Arrangement de ces mélodies: Chr. Souchon)

    Français English
    1. Les ancres sont levées; le ressac est intense.
    Le vent souffle plus fort; plus vite nous filons.
    La terre est loin, la voile enfle comme un ballon
    Mon pauvre coeur soupire en proie à la souffrance.

    2. Adieu à ceux que j'aime, au bourg et alentour!
    Adieu, ma bien-aimée, adieu, ma Linaïk!
    Pour toi ce chant d'adieu, alors que je te quitte
    Et c'est peut-être, hélas, un adieu pour toujours.

    3. Comme un oiseau qu'aurait un épervier ravi
    - Je n'ai guère eu le temps de comprendre ma peine,
    On m'arracha si vite à cet être qui m'aime -
    D'auprès de sa compagne, au bois, au temps des nids,

    4. Comme l'agneau bêlant, éloigné de sa mère
    Je ne peux m'empêcher de pleurer et je geins
    Les yeux rivés vers le rivage et vers ce point
    Où le marin et sa douce amie se quittèrent.

    5. Bientôt mes yeux ne verront plus que l'océan
    Qui s'agite sous moi, qui bondit et s'entrouvre...
    Et qui, lorsque je pense être perdu, retrouve
    La force de m'arracher vers le firmament!

    6. Montant sur le vaisseau, je fus surpris de voir
    Comme un grand château-fort que la mer bleue balance
    Et quatre-vingt canons: sur chaque bord, quarante,
    Corps tachetés de blanc sur des affûts tout noirs.

    7. La côte autour de moi, bien loin, trace une ligne,
    Qui divise en deux parts l'océan et le ciel.
    Et ces mâts toisent l'eau avec des surplombs tels
    Que l'on n'en voit jamais, aux tours les plus sublimes.

    8. Voyez, sur nos coteaux les araignées enclore
    Les fougères de fils en long et en travers:
    Si tant de fils entourent ces feuillages verts.
    Il est autour d'un mât plus de câbles encore.

    9. Le vertige me prend, je ne peux plus penser.
    Mon âme de Breton devient mélancolique!
    Mon coeur se fend: je fais en vain cette musique
    Que peut-être vous n'entendrez, hélas, jamais.

    Trad. Christian Souchon (c) 2008
    1. They lift the anchors, hark to the water clapping!
    The wind strengthens. We run, at a high speed, ahead.
    The sails swell and the shores now in the distance fade.
    And with distressed heart, I look at them, sighing.

    2. Good bye to whoever in my parish loved me!
    Good bye my Linaik, dear girl, good bye to you!
    The farewell I bid you, alas, it might be true
    That it was the last one, that no return will be.

    3. Like a bird in a wood on which a hawk has pounced
    And took from its hen as both of them were nesting,
    I have had no notice of the woe impending.
    So quickly must I leave my love, so unannounced.

    4. Like the suckled lamb that was weaned off mother's breast,
    I cannot stop to cry and to moan and to sigh.
    From the remote shore, I can't avert my eye,
    Nor, my most precious jewel, from the town where you rest.

    5. Further out, my eyes shall perceive nothing but sea
    That keeps shaking, closing, rushing and opening.
    When I fear that I am done for, because we sink,
    To a shoal, suddenly in the heights it hurls me.

    6. On entering the ship I found astonishing
    To see a sort of fort, wobbling on the blue tide
    With eighty guns, forty of them on each board side,
    That were speckled with white, under a black coating.

    7. The coast like a circle, around, and far away
    Sets apart the huge sea from the boundless heaven.
    And the tops of the masts overhang the ocean
    Higher still than any steeple a churchyard may.

    8. Did you see on the hill around the green fern leaves
    Countless spider web threads pulled along and across?
    Around each of the masts there are as many ropes
    As tiny threads around a fern you may perceive.

    9. Alas, Bretons abroad are so melancholy!
    I feel dizzy, cannot think of anything more.
    My heart bursts. I have made this song. Tell me, what for?
    I fear you won't hear it sung by anybody.

    Translated by Christian Souchon (c) 2008

    .
    TRADUCTION DU MANUSCRIT


    LE JEUNE MATELOT

    P.175

    (5.3) Qui s'ouvre largement, après quoi, ce me semble,
    (5.4) Du tréfonds de la mer nous porte jusqu'au ciel.

    (a) Le perroquet aux voiles petites ou grandes
    Dont les trois vergues et le mât forment des croix;
    (6.3) Les quatre-vingts canons: sur chaque bord quarante,
    (6.4) Dont la carcasse blanche luit sous l'enduit noir.

    (b) A quoi bon allonger mon propos? Peine vaine!
    L'esprit, plus que les mots, exerce son pouvoir...
    N'imaginez pas trop cependant! Car ma peine,
    Est pire que ce que l'esprit peut concevoir.

    (c) Et la désespérance en ses rets emprisonne
    Mon coeur. Comme ma voix, il meurt, le malheureux!
    Et j'ai senti mon sang se glacer en mes veines
    Quand je sus qu'il fallait faire ce chant d'adieu.

    (2.1) Adieu ma mère, adieu. A vous adieu, mon père...
    (7.2) Qui sépare le ciel de l'océan sans fond.

    (8) Qui n'a vu, le matin, sur la fougère verte,
    L'araignée nouer ses fils en long et en travers?
    Plus nombreux sont les fils dont la nef est couverte
    Qu'il n'en luit au soleil sur le feuillage vert.

    (7.3) Et ces mats surplombent de plus haut l'océan
    (7.4) Que la plus haute tour les croix des cimetières...

    VARIANTE

    (d) Notre Dame d'Armor, votre église au rivage...

    (e) Je vais tomber...et dans mes veines
    Le froid qui m'envahit s'en vient figer mon sang.
    (9.3) A quoi bon embellir ces adieux? Peine vaine!
    (9.4) Car, qui sait si jamais l'on n'entendra mon chant?

    P.176

    (9.2) Le vertige me prend et la nausée me ronge.
    (f) Ce mal de mer à mes pauvres jours mettra fin.
    Quand enfin est venu l'instant où je m'allonge,
    Une escadre de Turcs apparaît au lointain.

    (g) Le Turc fait demi-tour, ses voiles déployées,
    Fait tourner notre ligne et notre centre plie:
    Dix-sept bâtiments turcs nous envoient des bordées
    Qui font tourbillonner cordes, voiles, poulies.

    (h) Branle-bas de combat! Voyez, ils sont tout proches!
    Les hommes à leur poste s'affairent en criant!
    Bien pire qu'à la cour du roi de la basoche:
    En ses veines chacun sent refluer le sang!

    (i) Plus tard, je n'entends plus que les boulets qui sifflent,
    Qui roulent sur le pont, que bruits assourdissants.
    Et bientôt si d'un pas j'ose faire l'esquisse
    Je marche sur un corps, un membre, ou dans le sang.

    (j) Estimez-vous heureux: vous avez la vie sauve!

    (k) L'armée reçoit l'ordre de venir à notre aide,
    Sans cela nous serions tous au fond de la mer.
    Mon lot, hélas, est de taire ce qui m'obsède
    Le tourment qui m'oppresse, et mes pensers amers.

    (l) Les maux que je subis, s'il faut que je les dise
    Au lieu d'une feuille, il en faudrait des millions.
    Ce n'est qu'à l'eau de mer qu'on lave ses chemises...
    Je vous laisse y songer: quelle abomination!

    P.177

    (m) Je n'ai pour lit qu'un sac qui n'est ni doux ni tiède
    Par quatre bouts d'amarre on le fixe aux chevrons.
    Je tais bien d'autres choses qui sont aussi laides:
    Le pain rare et petit. Tout est dur. Rien n'est bon.

    (n) Nous reviendrons à Brest radouber le navire.
    Quand je serai remis, je m'en reviendrai donc
    De tout coeur je promets de ne point me dédire
    A quiconque de moi se souvient au canton.

    (o) Une promesse qui m'engage, assurément,
    Envers ceux qui sur mer m'aiment, tout comme à terre.

    (p) Celui qui composa cette gwerz récemment
    Etait meunier au village de la Feuillée,
    Au-delà du Relecq et sur les Monts d'Arrée.

    (q) Plaise à qui l'entendra d'avoir la complaisance
    De prier pour mon âme jusqu'au dernier jour.

    Note en français:
    Sujet très habituel de "son". Veine de la
    poésie bretonne: Amour de kloarek. Amour
    de paysans. Composé par un meunier de La
    Feuillée, qui fut matelot et est revenu.
    Chanté par lui-même.

    THE MS IN ENGLISH TRANSLATION


    THE YOUNG SAILOR

    P.175

    (5.3) ...Which is wide open, the next moment, so it seems to me,
    (5.4) From the bottom of the sea I am yanked up to the top of the waves.

    (a) The top gallant has small and large sails
    The yards, on each mast, form three crosses;
    (6.3) Eighty guns: forty on each side,
    (6.4) Whose white bodies show through a black coating.

    (b) Yet I don't want to make a lecture here,
    Or you might fancy more than I don't say...
    Yet, no need to fancy! My pain will always be
    Beyond your wildest imaginings.

    (c) I am crushed and caught in a net of despair.
    My heart split, my voice did die,
    I felt my blood freeze in my veins
    At the moment I was to make this farewell song.

    (2.1) Farewell, mother. Farewell, father...
    (7.2) The line setting apart the ocean from the sky...

    (8) Did you see in the morning about a fern plant
    Those glittering spider's web mazes?
    There are in a ship's rigging more ropes
    Than are threads about a fern plant.

    (7.3) The tops of the masts reach up higher above the sea
    (7.4) Than the highest steeple above a churchyard...

    VARIANT

    (d) Our Lady of Armor, your sanctuary on the sea shore...

    (e) I'll fall in a faint...
    The blood in my veins is near to freeze.
    (9.3) Woe is me! In vain I made this farewell song:
    (9.4) Maybe nobody will ever hear me sing it.

    P.176

    (9.2) I feel dizzy. My heart is sick
    (f) Sea sickness will knock me off my feet.
    At last, the time to rest has come,
    But we see the Turkish squadron loom in the distance.

    (g) The Turks make an about-turn and are now sailing back.
    They make our line turn and sag in the middle:
    Seventeen Turkish navy vessels make tacks
    So that our ropes and sails twirl.

    (h) Alarms and excursions! Now they are quite near!
    Action stations! All sailors are busy and shout.
    They are all busy and shout: worse than in a fish auction:
    It's stirring the blood in your veins!

    (i) Now my ears perceive nothing but shots and thumps,
    Cannon balls are rolling or hissing about.
    And soon I couldn't move my leg
    Without treading underfoot a corpse, a limb, a pool of blood.

    (j) Consider yourself fortunate to be still alive!

    (k) The army was summoned to relieve us,
    Or all of us would have ended at the bottom of the sea.
    My lot, alas, is to conceal
    The troubles oppressing my mind .

    (l) If I am to jot down all the points at issue,
    A leaf were not enough, there are millions of them:
    Our shirts are washed in sea water, never in boiling water...
    Can you imagine? The shame of it!!

    P.177

    (m) By way of a bed, a bag that is neither warm nor soft
    Is fastened by four shreds of mooring rope onto the beams.
    And I still refrain from mentioning...
    The scarce and small loaves of bread, the stale und unpalatable food.

    (n) We shall sail back to Brest to have the ship repaired
    And I shall be back, as soon as I have recovered.
    Deep in my heart I promise it
    To whoever remembers me in the district.

    (o) And I make the solemn promise to whoever loved me,
    That I will love them forever on sea and on earth.

    (p) The composer of this new lament
    Was a miller from the parish la Feuillée,
    Beyond the Relecq river in the Arrée Mountains.

    (q) Whoever listens to it should
    Pray to God for his soul until the day they die.

    A note in French:
    A customary topic for "son" makers. Often inspired
    Breton poetry, as did "kloarek" and "country lad love
    stories. Composed by a La Feuillée miller who enrolled
    as a sailor in the Navy and came back home.
    Sung by himself.



    Brezhoneg

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    Line
    Résumé
    "Alaz, ar Vretoned zo leun a velkoni", Hélas, les Bretons, loin de leur pays, se consument de mélancolie, comme l'auteur de cette complainte, un paysan des Monts d'Arrée embarqué comme matelot à bord d'un vaisseau de guerre et qui dut être laissé à Bordeaux où il mourut dans une étable.
    La Villemarqué tenait cette histoire du paysan qui lui enseigna la chanson composée par un vieux meunier qui avait été l'ami de l'infortuné marin.
    Le mal du pays dont étaient rongés les hommes et les femmes arrachés à leur environnement culturel et linguistique est un thème fréquent dans les chansons de Basse Bretagne. On en trouvera deux exemples à la page "Un nebeud sonioù anavezet" (An hini a garan, Ar soudarded).

    Le chant du carnet de Keransquer
    Dans l'"Argument" qui précède le chant dans les éditions de 1839 (et 1845), il est dit que ledit chant avait été dicté à La Villemarqué par un paysan de La Feuillée, qui
    "l’avait apprise lui-même d’un vieux garçon meunier, ami d’enfance du matelot, qui, s’il vivait encore, aurait plus de cent cinquante ans aujourd’hui." Le chiffre de 150 ans est corrigé en 170 dans l'édition de 1867. Ce qui signifie que le meunier et le matelot étaient nés entre 1680 et 1700 et que les événements que rapporte le chant et qui se sont déroulés après que ce dernier personnage eut atteint l'âge d'homme, de 15 à 25 ans plus tard, se situent entre 1695 et 1725.
    Le chant consigné dans le carnet de Keransquer aux pp. 175 à 177 a, sans aucun doute, inspiré la moitié du poème publié par le jeune barde en 1839, à savoir les strophes 5 à 9. Il est accompagné d'une note en français qui annonce le paragraphe de l'"Argument" relatif à l'auteur et comprend une strophe (p) qui corrobore cette indication: "Celui qui composa cette gwerz était meunier dans la paroisse de La Feuillée".
    En outre La Villemarqué a reformulé dans les quatre premières strophes de sa composition, avec une sentimentalité d'un goût douteux, les lamentations du matelot victime d'avantage du mal de mer que du mal du pays: strophes (a) à (e).

    La bataille navale
    Or le chant du manuscrit décrit de façon très réaliste une grande bataille navale contre une flotte ottomane à laquelle prit part le bateau où avait embarqué le jeune Breton, ainsi que la vie des matelots à bord du navire. Il s'agit des strophes (f) à (o).
    Même si, par exemple dans le dictionnaire du Père Grégoire de Rostrenen (1732), le mot "Turcq" est mis en regard de "Turc, Mahométan" et le mot "Barbaresque" ne figure pas, il n'est visiblement pas question ici d'une attaque de pirates barbaresques contre des navires isolés, mais d'un combat qui oppose une escadre turque de dix-sept bateaux de guerre et une flotte disposée en ligne.
    Dans la période considérée (premier quart du 18ème siècle), les relations entre la France et l'Empire Ottoman ont été particulièrement bonnes et l'influence française pendant l'"ère des Tulipes" (lâle devri, 1718-1730) tout à fait remarquable au milieu de multiples autres emprunts. Puis, de 1755 à 1776, c'est un émissaire français, le Baron de Tott, qui réorganisa l'artillerie de l'armée turque.
    Ce n'est qu'avec l'expédition de Bonaparte en Egypte que sont ouvertes des hostilités entre la France et la Turquie (1798 - 1801). Cependant, la bataille navale d'Aboukir (1er août 1798) n'est sans doute pas celle à la quelle se rapporte notre chant, car il s'agit d'une victoire décisive remportée par la flotte britannique commandée par l'Amiral Nelson et à laquelle les Turcs n'ont pris aucune part.
    Il ne reste finalement qu'une seule bataille navale qui puisse être prise en considération: la bataille de Navarin, sous le règne de Charles X, qui se déroula le 20 octobre 1827 dans la baie du même nom, à l'ouest du Péloponnèse, entre la flotte ottomane et une flotte franco-russo-britannique. C'était lors de la guerre d'indépendance de la Grèce. Le combat se termina par une défaite totale des Ottomans. Ce fut la dernière grande bataille navale de la marine à voile, bien qu'un bateau à vapeur, la Karteria, y prit part. La flotte française était commandée par Henri de Rigny.
    Ce sont effectivement des coups de feu tirés d'un navire ottoman qui déclenchèrent la bataille. La flotte franco-russo-britannique ne perdit pas un seul navire mais détruisit une soixantaine de vaisseaux de l'adversaire (sur les quatre-vingt-dix de la flotte d'Ibrahim-Pacha, le fils du souverain d'Egypte, Méhémet-Ali, et non 17, comme il est dit dans le chant), faisant 6.000 morts et 4.000 blessés, contre 174 morts et 475 blessés chez les alliés.

    Une lancinante question
    Quant à l'armée qui vint au secours de la marine et dont il est question strophe (k), il pourrait s'agir de l'expédition militaire et scientifique française de Morée qui débarqua à Coron, au sud du Péloponnèse en 1828 et dont une partie demeura sur place jusqu'en 1833.
    Il ne pouvait pas échapper à La Villemarqué que ce chant se rapportait à un combat naval contre les Ottomans. Le mot "Turk" (ou son pluriel "Turked") apparaît trois fois, page 176 du cahier de Keransquer. Ici encore se pose la lancinante question. Le Barde de Nizon a-t-il éliminé les strophes correspondantes, malgré tout l'intérêt qu'elles présentent, pour pouvoir faire de ce témoignage d'une actualité récente un document plus que centenaire?
  • Il est vrai que dans le chant beaucoup plus court, "Ar martolod yaouank", collecté à compter de 1850 par le colonel Alfred Bourgeois près de Châteaulin, on ne trouve aucune référence à cette bataille. On ne retrouve plus que des éléments des strophes 6 et 8 du poème du Barzhaz et (i) et (m) du manuscrit qui ont tous trait à la vie sur le bateau. De plus, le chant évoque l'enrôlement du jeune homme lors d'une course en ville qu'il fit pour rendre service à sa fiancée, la couturière Maryvonne. Il se peut aussi que La Villemarqué se soit inspiré d'un autre chant dont le thème principal était le mal du pays, et où il a trouvé cette histoire de marin "que l'on fut contraint de laisser à quelques lieues de Bordeaux, où il mourut de chagrin et de misère, sur la paille, dans une étable" (argument).
  • Les conditions déplorables dans lesquelles s'exerçait le métier de matelot sont le sujet de bien des complaintes, y compris en français, comme l'émouvante chanson de "gaillard d'avant" (la partie du bateau occupée par l'équipage) Adieu cher camarade longtemps interdite sur les vaisseaux de la Marine nationale.
  • Le premier cahier de Keransquer contient un autre chant de marins, que La Villemarqué n'a pas cru devoir exploiter. C'est sans doute celui que sa mère désignait dans la table B sous le titre Le petit mousse.
  • Résumé
    "Alaz, ar Vretoned zo leun a velkoni", Alas the Bretons are full of melancholy far from their homes, like the hero of this lament, a peasant of the Arrée Mount, embarked as a sailor aboard a man o' war, who had to be landed near Bordeaux where he died of grief and destitution in a cattle shed.
    La Villemarqué heard this story from the peasant who taught him this song composed by an old miller who was a friend of the unfortunate sailor's.
    Homesickness that befell people dragged away from their cultural and linguistic surroundings is a frequent topic in the songs of Lower Brittany. Two examples are given on the page "Un nebeud sonioù anavezet" (An hini a garan, Ar soudarded)..

    The song in the Keransquer copybook
    As stated in the "Argument" preceding the song as from the 1839 release, this piece was dictated to La Villemarqué by a La Feuillée peasant who allegedly
    "had learnt it from an old miller boy, a childhood friend of the sailor's who would be now over 150, if he were still alive." The figure 150 is updated to 170 in the 1867 edition. This means that both miller and sailor were born between 1680 and 1700 and the events referred to in the song took place after the latter character had grown up, from 15 to 25 years later, i.e. between 1695 and 1725.
    The song recorded in the Keransquer copybook on pp. 175 to 177 without doubt, inspired half of the poem published by the youhg bard in 1839, namely the stanzas 5 with 9. In the copybook there is a note in French to it announcing the paragraph in the "Argument" about the author. The hand written poem has a stanza (p) confirming this note:
    "The author of this lament was a miller from the parish La Feuillée".
    Furthermore, the first four stanzas of La Villemarqué's composition are mere rephrasing, in an awkwardly soppy tone, of the sailor's complaint, who apparently suffers more from sea sickness than from home sickness: stanzas (a) to (e).

    The naval battle
    Now, the MS song records very accurately a great naval battle where the ship with the young Breton on board was engaged by an Ottoman float. It also gives a precise account of life aboard a man-of-war. These descriptions are found in stanzas (f) to (o).
    Even if, among others, the Reverend Gregory of Rostrenen's dictionary (1732) translates "Turcq" not only as "Turk", but also as "Mohammedans", and does not include the expression "Barbaresque" (French for "Barbary Coast pirate"), the present song is not about an attack by this category of privateers on a single barque. It is about a major naval combat between a Turkish squadron of seventeen war ships and a float in battle array.
    In the first quarter of the 18th century the relationship between France and the Ottoman Empire was far from bad and the French influence in Turkey during the so-called "Tulip era" from 1718 to 1730 outstanding among other borrowings from East and West. Then, from 1755 to 1776, it was an emissary from France, Baron de Tott, who reorganized the Turkish artillery.
    Hostilities between France and Turkey were opened with Bonaparte's expedition to Egypt (1798-1801). But the battle of Aboukir on 1st August 1798 is certainly not the combat recorded in the song, since it was a conclusive victory of the British float under Admiral Nelson, in which the Turks had no part.
    So that the only naval battle eligible as the background for this lament is the battle of Navarino, fought on 20th October 1827, in the reign of Charles X, in the homonymous bay, on the west coast of the Peloponnesian peninsula. An Ottoman armada was opposed to an Allied force of French, British and Russian vessels. It was an episode of the Greek War of Independence. The Ottoman float was completely defeated in this last major naval battle in history to be fought entirely with sailing ships, though a steam ship, the "Karteria", was also involved. The French float was commanded by Henri de Rigny.
    The battle was really triggered off by an Ottoman ship firing on a boat of the Allied float. The latter did not lose a single battleship but destroyed over sixty of the ninety vessels in the float commanded by Ibrahim-Pasha, son to the ruler of Egypt, Muhammad-Ali (not only 17, as stated in the song). Ottoman casualties were assessed to 6,000 killed and 4,000 wounded, whereas allied casualties were given as 174 killed and 475 wounded.

    A haunting question
    As for the army that relieved the navy as mentioned in stanza (k) it could be a hint at the military and scientific Morea expedition which landed at Koroni, in the Southern Peloponnesus in 1828. Part of the troops remained there until 1833.
    La Villemarqué could not overlook that this song was chiefly about a naval fight against the Ottomans. The word "Turk" (or its plural "Turked") appears three times on page 176 in the Keransquer first MS. So that we are, here again, faced with the haunting question: did the Bard of Nizon discard all the relevant stanzas that are of overwhelming interest as a marvellous account of thrilling but recent events, just to pretend that this piece was over a hundred years old?
  • We must grant him that the much shorter song "Ar martolod yaouank", collected after 1850 by Colonel Alfred Bourgeois, near Châteaulin, includes no reference to a battle, but only parts of stanzas 6 and 8 of the Barzhaz poem and (i) and (m) of the MS poem, all of them describing a sailor's life aboard a war ship. In addition, this song evokes the young man's enlisting when he was on an errand to town to please his sweetheart, dressmaker Maryvonne. Maybe La Villemarqué drew on another song focussing on home-sickness, where he found the story of the sailor who "had to be landed a few miles away from Bordeaux, where he died of grief and destitution on the straw of a cattle pen" (Argument).
  • The deplorable conditions under which sailors lived and worked provide the topic for many a lament, in French language inclusively, like this moving "fo'c'sle song" (the part of the ship where the crew were accommodated), Farewell, dear companion, which has been long forbidden on board the ships of the Navy.
  • The first Keransquer copybook includes another sailors' song, that La Villemarqué did not deem worthy of investigation. Without doubt it is the song addressed by his mother in Table B as Le petit mousse ("The cabin boy").
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    Ar Milinerez Pontaro Ar c'hloarek paour