LE LUTTEUR Votre amour ne pouvait dissiper cette haine Dont je ne sus jamais briser l'enchantement. Sa clameur monte en moi comme au coeur des géhennes Chantent les condamnés pour bercer leurs tourments. Votre amour ne pouvait venir à bout de haine- Ni du masque figé la face de l'amant. L'amant n'a pas brisé le cachot du silence. Votre vol eut brûlé ses ailes à mon jour. Une fierté défend ce roc mieux qu'une lance. L'étendard interdit claque au vent de l'amour, Mais mon dédain me fait un cachot de silence Et votre amour lancé n'aura point de retour. En retour à l'amour la haine est le langage. Tout ce qui me fut cher est peine et déraison. Je n'ai pour dénouer l'envoûtement de l'âge Nulle arme, et pour briser l'obsédante prison. De mes venins je fais un plus subtil usage Que si de vos désirs j'exauçais l'oraison. Votre oraison ouïe eut été le supplice. Votre âme descendue où germent les poisons Eut regretté longtemps que son voeu s'accomplisse. La Colchide de haine imprégna la toison Et la nef emporta pour un plus long supplice Qui pensait au destin imposer sa raison. La raison vous serait chose étrange et peu sage De ce combat sans fin où nous nous entêtons. Un hôte habite en moi, sans forme, sans visage, Sa mort serait ma mort et pourtant nous heurtons A coup sans fin le frère étranger et peu sage Pour former de ses cris une forme, à tâtons. À tâtons nous sondons l'insondable visage Et les cris, un à un, habillent nos frissons. Un lutteur est monté des profondeurs de l'âge. J'ai souvent écouté son souffle, ses leçons, Mais le soleil jamais n'éclaire le visage De l'hôte, ni la haine où nous nous unissons. (Comme un navire au flanc qui de sa mine s'ente, Je navigue à mon port inaccessible, et sens A ma cale sous moi chaque soir moins pesante Que désertent mes feux les pistons impuissants Et que bientôt la mort qui me guette et me hante Achèvera ma course et soufflera mes sens – Ou comme le château que battent les mitrailles, Je vois briller aux tours la torche des mutins Et je ne puis celer au César qui me raille Le puits qui se tarit, le foyer qui s'éteint, Car si mes murs sont hauts et bravent les mitrailles, Un traître à mon démon ouvrira le destin) Nous unissons nos corps pour briser leurs images. Ce combat haletant tient nos esprits si fort Que nous n'entendons plus l'aube ni le ramage. Je bâtis un état qui pour nom a mon tort. Nul n'y pénétrera s'il n'emprunte l'image De celui que briser est mon seul réconfort. Mon réconfort unique est de servir ma haine. Si votre grâce un jour visitait mon enfer Vous seriez le corps nu qu'au bûcher on enchaîne, Que griffent les tisons, que crevassent les fers, Car vous auriez atteint les forges de ma haine- Et nul hôte pourtant ne me serait si cher. Si cher -car vous sauriez éclipser le visage De cet hôte inconnu qui me tient et me suit. Lorsque je jetterai ma défroque hors d'usage Sa dépouille, qui sait, sortira de la nuit Et ma tendresse enfin saura l'autre visage Du lutteur obstiné qui habite ma nuit. 16-17 août 1968 Michel Galiana (c) 1992

THE WRESTLER Your love never would have assuaged this hatred Which cast on me a spell that I could never tame. Its cry in me soars like, from the torture chamber, The song that convicts sing to alleviate their pain. Never could your love be master of this hatred- Nor of the stiffened mask on his face, the lover. The lover did not break his dungeon of silence. Or else your flight would have burnt its wings on that stove. Pride protects this firm rock better than would a lance. The forbidden standard streams in the wind of love, But my scorn on me shuts a dungeon of silence Once unleashed, your love would, remain without response. As a response to love hatred is the language. All I loved as yet is to me grief and folly So that now, to untie the bewitchment of age I have no tool, nor to break my captivity. Of my poisons I make a more subtle usage Than if I would indulge your foolish entreaty. Your entreaty, allowed, would have been a torture. Your soul would have gone there where thrive poisonous weeds And regretted for long that its vow could mature. Thus, the hateful Medea drenched in poison the Fleece And the vessel carried for a longer torture Him who thought that Fate could comply with his motives. The motives were to you strange and unwise matters For this endless struggle in which we're persisting: A guest in me abides, shapeless, without features Whose death would be my death and yet we are so keen On hitting restlessly this strange brother of ours, To make of his clamours a shape, we are groping. Groping, we fathom out the fathomless strange face And each cry issued forth makes us quake and shudder. A wrestler arises from the depths of past age. His breath I often heard, listened to his murmur, But never does the sun illuminate the face Of the guest, nor the fierce hatred both of us bear. (Like a vessel whose flank a mine suddenly hits, I sail to a harbour which is out of my reach, And I feel how my holds with every night loose weight, And how the fuel runs out for piston and for breech And how death lies in wait and my soul inhabits To blow out my sense and put an end to my search - Or like a castle struck by a hail of bullets, I see the rebels climb with torches up the tower And I can't conceal from the assailing kinglet The well that's running dry, the outgoing hearth-fire, For though my walls are tall and defy the bullets, A traitor will this fiend soon help to seize the power) Both of us to one shape mingle with each other. This panting struggle keeps our two minds so intent That we perceive neither dawn nor morning warbler. And I founded a realm that's called my detriment. No one shall enter there who does not resemble The one whom to destroy is my sole commitment. My sole commitment is to serve well my hatred. If your loveliness would some day visit my hell, You’d be the nude martyr who is chained to the stake, Whom the glowing brands claw, whom the iron tongs peel, For you would then have reached the forge of my hatred- And yet no other guest could be to me so dear. So dear -for you could cause to fade away the face Of the unknown guest who holds me and follows me. And when I cast away the rags my spirit wears His tatters will at last rise from the night, maybe; My tenderness will then perceive the other face Of the stubborn wrestler who haunted me nightly. 16-17 August 1968

Transl. Christian Souchon 01.01.2004 (c) (r) All rights reserved


Note et commentaire

Il s'agit d'une méditation sur l'incommunicabilité maladive dont souffre le poête et qu'il interprète comme un double qui l'habite et l'empêche d'exprimer ses sentiments:le lutteur. Il répond par la brutalité aux tentatives de briser cet obstacle, même si elles proviennent de la femme aimée. Seule la mort mettra fin à ce dilemme.

Andrew Konisberg (7/5/2006):

"Voici une oeuvre d'une exceptionnelle beauté. A un ou deux moments j'aurais peut-être opté pour un adjectif ou un nom différents -il se serait agi de remplacements plutôt arbitraires- , et je me demande d'ailleurs si je n'aurais pas fait dans un premier temps les même choix que l'auteur... de plus il s'agit d'une traduction ce qui est en soi-même générateur de pièges. "...est de servir ma haine" est une formule shakespearienne, si je ne me trompe. Ce qui me frappe c'est l'assurance, la clarté et la persévérance de l'auteur. Je me demande quel âge il pouvait avoir lorsqu'il écrivit ce texte, mais il nous offre une impressionnante calligraphie. Si je parle de son "assurance", c'est en pensant aux deux strophes mises entre parenthèses, par exemple. Certains seraient tentés de critiquer l'expression "cachot du silence" mais toutes ces métaphores sont une partie intégrante du sujet et, quand on considère l'ensemble de l'oeuvre, elles apparaissent trop systématiques et délibérées pour être considérées comme des poncifs - elles sont au contraire choisies et dosées avec soin, en vue d'un effet narratif cumulatif (persévérance). Lorsque j'ai lu "Le Prince" (j'espère que je cite le titre correctement), j'avais été frappé par le coté "gothique" de ce texte et voilà que je le retrouve ici. Ce poème est un exemple de poésie à l'ancienne traitée avec maîtrise."

This is a meditation on pathological incommunicability, a failing to which the poet is subjected. He describes it as a double who inhabits him, preventing him from expressing his emotions: the wrestler. He requites with brutality any attempt at breaking this obstacle, even made by the beloved one. Only death may ever put an end to this dilemma.

Andrew Konisberg (5/7/2006):

"This is extroadinarily fine work. There are a couple of moments where I may have opted for a different adjective or noun -only fairly arbitrary replacements- but I'm not sure I could have even written this in the first place...also, this is a translation and they can be tricky in themselves. 'serve well my hatred' is Shakespearian, if I'm not mistaken. What is striking is the confidence, clarity and consistency of the writer. I am unsure how old he was when he wrote this but it's an impressive piece of penmanship. When I cite 'the confidence of the writer'... I was struck by the two verses contained within brackets, for example. There are some that would question 'dungeon of silence' but all of these metaphors are anchored to one theme and therefore, when read as a whole, seem too steadfast and deliberate to be viewed as unoriginal -they read as purposeful and measured, for cumulative narrative effect (consistency) . When I read 'The Prince' (hope I've cited that title correctly) I was struck by a Gothic sensibility to the piece and, again, I find it herein. This poem is an example of traditional poetry written with aplomb."

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