Pennherez Ar Wern

La fille unique des Le Guern

The unique heiress to the Le Guerns

Texte recueilli par Jean-Marie de Penguern (1807 - 1856)

Manuscrit coté N.91 à la Bibliothèque Nationale
Publié par Dastum dans "Dastumad Penwern" en 1983, page 48

Capitulaire de Villis

Mélodie
Air publié dans "Musiques bretonnes" par Maurice Duhamel
recueilli auprès de Menguy et Léon de Carhaix

Arrangement par Christian Souchon (c) 2008

Source: le site de M.Quentel, "Son ha ton" (voir "Liens")
PENGUERN TRANSCRIT KLT
PENN-HEREZ AR WERN

Merc'hed yaouank, e gwirionez,
'Med d'unan ma roit promesa!

An hini a ro da zaou pe dri
A yelo d'an ivern da leskiñ.

An hini ro da dri pe bevar
A vo daonet heb neb mar,

A vo deus Doue distak a-grenn
Evel ur skourr deus ur wezenn!

**********
En un dont deus al leur nevez,
Me oa graet seizh promesa.

Seizh promesa am-boa graet
Kenkoulz ma bije graet an eizhved.

Da zeizh den yaouank am-boa touet
Kemerjent ac'hanon 'vit pried.

Yann Gornek oa barzh em genou [1]
Oc'h ober 'vidon promesaoù.

Pa oa gant an hent o voned,
Ur c'havalier 'neus rañkontret.

- Plac'hik yaouank, din-me larit,
Trezeg ped bro 'vel-se ez it?

- Me ya bremañ da Wengamp
Da brenañ 'n aliañs arc'hant.

Ha neuze da brenañ ur ruban:
Ganeoc'h, kavalier, zo unan!

- Ma ruban ho-po mar karit,
Mar karit bezañ va fried.

Bezañ gwreg din-me evit mat,
Hag hen sinañ din gant ho kwad.

Sinañ din gant ur benn-duenn [2]
E vefec'h din evit biken.

- Plijoud awalc'h ra ho feson:
Setu aze va dorn, mignon.

Ha dilun gentañ, mar karit,
Aotroù kabiten, vo hon eured.

Eizh kemener a zo em zi
Oc'h ober un habit nevez din.

War-c'hoazh, marteze, a vo nav:
Red vo d'ho kwreg bezañ faro.-

**********
Penn-herez Ar Wern a lare
E ger he dous, pa arrue:

- Deut ganin, du-mañ d'ar jardin, [3]
D'ober ur bouked louzoù fin!

- Merc'h yaouank, va eskuzit,
D'ar jardin, ganeoc"h me 'n in ket,

Rag ar jardin zo benniget
Ha c'hwi ha me, n'in ha n'eomp ket:

Er jardin zo ul louzaouenn
Zo añv Jezuz war he fenn.

Añv Jezuz zo war he fenn.
Añv Mari war he delienn. [4]

**********
- Ma mamm, 'm-eus aon ez-on mañket
Kemer hennezh evit pried.

E vizaj blij din awalac'h,
Med e dreid zo vel treid ur marc'h! [5]

- Laret 'm boa deoc'h, va merc'hig koant,
Choaz ur pried hervez ho c'hoant.

Taolit pled pa choazit unan
Ho kasfe da loskañ d'an tan. -

**********
Paz antreent dre an nor vras,
An dud a eured a oa flamm-bras;

Dre m'antreent barzh an iliz
Teue 'n o c'herc'henn ur vrumenn vrizh.

'Benn arrujent d'ar balustroù
E oent o daou du evel glaou.

Ar beleg yaouank a c'houlenne
D'ar benn-herez Ar Wern, neuze:

- Merc'heg yaouank, din-me larit,
Petra ganeoc'h zo arruet?

Petra ganeoc'h zo arruet?
Du ho kavan, vel ar pec'hed.

- Beleg yaouank, mar em c'harit
Ar stoll em c'herc'henn a lakfec'h:

Me zant er verv barzh em eskern
'Meus aoñ ez on o vont d'an ivern.

Me zant an tan em daoulagad
Ez on da deviñ kig ha gwad! -

N'oa ket he gir peurechuet:
An douar d'he treid zo digoret.

Seizh lev tro-war-dro a oe klevet
Gant un drouz efroyab meurbed

Oe klevet penn-herez Ar Wern
O kouezhañ 'n foñs puñs an ifern.

Transcription KLT: Chr.Souchon (c) 2012
TRADUCTION
LA FILLE UNIQUE DES LE GUERN

Jeunes filles, ah oui, vraiment,
Fiancez-vous à bon escient!

Fiancez-vous deux ou trois fois:
Vous irez en enfer tout droit.

Et, si vous allez jusqu'à quatre:
La damnation! Rien à débattre!

De Dieu vous serez éloignées
Comme d'arbre branche coupée!

**********
En revenant d'une aire neuve,
Où sept fois j'avais fait la preuve

Que jurer n'est pas un dilemme,
Pas plus, d'ailleurs, que la huitième,

A sept jeunes gens engagée
A devenir leur épousée,

Car, en ma bouche ayant pris place,
Le Cornu parlait à ma place; [1]

J'allais donc, et j'ai rencontré
Sur le chemin un cavalier.

Lequel me dit: - Jeune fillette,
Où donc vous rendez-vous, seulette?

- De ce pas, je vais à Guingamp
Acheter un anneau d'argent.

Ainsi qu'un beau ruban, ma foi,
Cavalier, tel que celui-là!

- Vous l'aurez si vous y tenez
Et consentez à m'épouser,

A signer votre engagement
D'être mienne éternellement

Avec un roseau, noir devant, [2]
Ainsi qu'une goutte de sang!

- Ceci n'est pas pour me déplaire.
C'est ma main: je me laisse faire.

Lundi, la semaine prochaine,
Marions-nous, beau capitaine!

Huit tailleurs s'affairent chez moi
A coudre un habit d'apparat,

Et, sait-on jamais, neuf demain:
Car votre épouse le vaut bien!-

**********
La jeune Le Guern s'est rendue
Chez cet homme dans la grand' rue:

- Avec moi, venez au jardin, [3]
Pour y cueillir du romarin!

- Fillette, vous m'excuserez,
Au jardin je ne puis aller.

Car ce jardin, il est béni.
A nous deux il est interdit:

Il est une herbe en ce courtil
Où le mot "Jésus" est inscrit

"Jésus" sur la fleur épanouie
Et sur la feuille on lit "Marie". [4]

**********
- Maman, j'ai peur d'avoir choisi
A mauvais escient mon mari.

Beau de visage et sculptural,
Mais ses pieds sont ceux d'un cheval! [5]

- Je t'ai répété cette antienne:
"Prends un époux qui te convienne,

Mais ne choisis pas un pervers
Qui te conduirait en enfer!" -

**********
Quand sous le porche ils ont passé,,
Ils semblaient un couple parfait!

Mais lorsqu'ils entrent dans l'église,
C'est voilés d'une brume grise.

Quand à l'autel ils s'agenouillent
Ils sont noirs comme de la houille.

Le jeune prêtre demandait
A la jeune fille, angoissé:

- Jeune fille, je suis inquiet.
Que vous est-il donc arrivé?

Dites-moi donc ce qui vous fait
Aussi noire que le péché.

- Jeune prêtre, voudriez-vous
Passer votre étole à mon cou:

Je sens bouillir la moëlle en moi
C'est l'en enfer qui m'attend, je crois.

Le feu que dans mes yeux je sens
Va brûler ma chair et mon sang! -

Elle n'avait pas achevé
Que le sol s'ouvrit sous ses pieds.

A sept lieues à la ronde un bruit
Effroyable se répandit:

Elle tombe en l'abîme ouvert:
C'est, hélas, le puits de l'enfer.

Trad. Christian Souchon (c) 2012
TRANSLATION
THE UNIQUE HEIRESS TO THE LE GUERNS

Girls, in truth I say to you all,
There is only one betrothal!

Should you get twice or thrice engaged
The fire of hell would be your wage.

Whoever was three or four times
Is damned forever for these crimes

And as far from Heaven will be
As are dead branches from a tree.

**********
I came from a new threshing floor
Engaged seven times, if not more,

To seven boys I was engaged
- My thirst was not yet assuaged -

To be for the rest of my life
To each of them, a loving wife.

Through my mouth Horned Johnny spoke, [1]
Made promises by way of joke.

I was on my way: drawing near
Was suddenly a cavalier

- Whither are you going alone?
He asked me in a mellow tone.

- It's to Guingamp town I repair
A gold wedding ring to buy there,

And a ribbon for my wedding
Quite like the one you are wearing!

- You may have it, if to my house
You follow me to be my spouse.

To be my spouse, quite in earnest,
You'll sign with your blood, my dearest.

In your blood just dip a reed quill: [2]
Forever you'll be mine, you will!

- I don't dislike your off-hand ways
Here is my hand for blood to graze.

And next Monday, if you agree,
Dear captain, our wedding will be.

I have kept eight tailors busy
Making gowns for me already.

Tomorrow, maybe there'll be nine:
Your affianced bride must look fine! -

**********
The heiress, who her lover led,
On entering his dwelling, said:

- What about going to the yard [3]
To pick rosemary and spikenard?

I'm sorry to displease you. Though,
With you to this yard I won't go.

For this is a blessed garden,
To you and to me forbidden.

It harbours a plant with the name
Of Jesus inscribed on its frame.

The name of Jesus, on its crown
And that of Mary further down. [4]

**********
- Mother, the wrong husband I took:
The one I have begins to spook

I find his face very lovely,
But his horse's feet quite ugly! [5]

I told you oft dear daughter, to
Choose a husband who pleases you,

But don't choose any, mind it well,
Who would send you to burn in hell. -

**********
When they entered the high church porch,
They were bright as a flaming torch;

But when they entered the church hall
A motley haze had wrapped them all.

And when they reached the balustrade
They were hued in charcoal dark shade.

The young priest asked the heiress
Whose expression was so helpless:

- Young girl, young girl, tell me, would you?
Would you tell what happened to you?

What happened? What has made your skin,
As all can see, as dark as sin?

- O young priest, on me have pity!
Round my neck lay your stole quickly!

The marrow boils within my bones!
Each of them for fear of Hell groans!

The fire of Hell that irks my eyes
To burn my flesh and blood will rise! -

Her speech would never be complete:
The earth opened under her feet.

Seven leagues all around was heard
A horrid noise and all were stirred:

'T was the heiress Le Guern who fell
With a yell down the well of Hell!

Transl. Christian Souchon (c) 2012


NOTES:

[1] Jean) le Cornu, (Yann Gornek): le diable.

[2] Penn-duenn: mot à mot 'tête noire'. "Penn-duig" désigne habituellement la mésange charbonnière. Le mot apparaît aussi dans le chant suivant, "An naer wiber", (la vipère) avec l'annotation en français: "roseau".

[3] Le jardin béni (jardin benniget): on peut rapprocher cette expression du Capitulaire "De Villis" (des domaines) datant du début du 9ème siècle, conservé à Wolfenbüttel en Allemagne, contenant la liste des plantes (90 espèces) dont la culture était ordonnée dans les jardins royaux du temps de Charlemagne. Le jardin considéré où poussent des plantes appelées "louzoù fin" (herbes fines) dont l'une a une feuille (he delienn) et une tête (he fenn) caractéristiques semble être un "jardin des simples" ou "herbularius", les deux autres types de jardin étant le "potager" (hortus) et le "verger" (viridarium).
Les plantes de l'herbulaire sont aussi bien des herbes médicinales pour préparer remèdes, tisanes et onguents, que des herbes condimentaires pour relever les plats. On y trouve tant la balsamite et la camomille, que le cumin, le romarin ou l'anis. Laquelle de ces plantes porte le nom de Jésus à son sommet et celui de Marie sur ses feuilles? La ballade n'en dit rien.

[4] Le bouquet d'herbes fines (bouked louzoù fin): La traduction "chantable" occulte sans doute le fait que a jeune Le Guern propose d' "ober ur bouked" (de faire un bouquet [de mariée]). Ce qui laisse supposer que ces "herbes fines", en dépit des dictionnaires qui, tous sans exception, traduisent "louzoù" par "simples", sont, en réalité, des fleurs dont la "tête" est le calice. Dès lors, on pense irrésistiblement à la légende de Notre-Dame du Folgoët et du lis qui poussa sur la tombe de Salaün, mort vers 1358. Ce lis, lui aussi, portait sur ses feuilles, en lettres d'or, les mots "Ave Maria".
La dévotion à Notre Dame du Folgoët date des années 1420, ce qui autorise une datation de la ballade sans doute plus raisonnable que celle de La Villemarqué qui fait remonter sa "Fiancée de Satan" aux années 1250!
Le jardin s'apparenterait alors plutôt un de ces "Jardins de Marie" qui ornaient principalement les presbytères et dont la cueillette des fleurs rythmait la vie liturgique: on y trouvait des lis, des iris, des pivoines... et des roses de différentes couleurs. Blanches, ces dernières symbolisaient la sagesse monastique et la pureté; rouges elles rappelaient la passion du Christ. C'est la littérature courtoise de la Renaissance qui fera évoluer, tant les symboles que les usages et donnera naissance à ces jardins spécialisés que sont les roseraies.
Informations tirées du site Jardin Médiéval

[5] Le pied de cheval: ce signe de reconnaissance du diable faisait partie des enseignements diffusés à compter de 1640 par le père Julien Maunoir (1606-1683), mais cette croyance n'était pas de son invention. Très tôt l'Eglise se préoccupa de faire pièce aux mythologies païennes qui glorifiaient le cheval en en faisant un animal diabolique. Cf. L'enfer in fine.
[1] Horned Johnny (Yann Gornek): the devil.

[2] Penn-duenn: literally 'black head'. "Penn-duig" usually refers to a bird, the coal-tit. The same word is found in the next song, "An naer wiber", (The adder) with the margin note in French: "reed".

[3] The blessed garden (jardin benniget): we may compare this expression with the contents of the "Capitularium de Villis" (Chapter book for the King's domains) composed early in the 9th century, now kept in Wolfenbüttel in Germany. It gives a list of 90 plants whose growing was imposed on the King's gardeners in Charlemagne's times. In the present case the garden where plants called "louzoù fin" (fine herbs) are grown, one of them has a very specific leaf (he delienn) and head (he fenn), seems to be a "herb garden" also known as "herbularius". The two other kinds of gardens are the "vegetable garden" (hortus) and the "orchard" (viridarium).
The plants in the "herbulary" may be either medicinal herbs, used to make herbal teas and ointments, or condiments used for seasoning dishes. Among them: friars balsam and chamomile, caraway, rosemary and anise... Which of these plants wears the name of Jesus on top, that of Mary on its leaves? The ballad doesn't tell.

[4] The bunch of fine herbs (bouked louzoù fin): it may not appear in the "singable' translation that the young lady wants to "pick a [bride's] bouquet" (ober ur bouked). So that we may assume that, in spite of the dictionaries that unanimously translate "louzoù" as "medicinal herbs", these "fine herbs" really are flowers whose heads are the calyces. We cannot but think of the legend of Notre-Dame du Folgoët and of the lily that grew on the grave of the blessed Salaün who died ca 1358. For, this lily, too, wore on its leaves, inscribed in golden letters, the words "Ave Maria".
The devotion to the Holy Virgin of Folgoët dates back to the 1420ies, which is a more reasonable dating for the song than La Villemarqué's who considers his "Bride of Satan" might be traced as far back as the 1250ies!
This garden would be then more similar to one of these walled "Mary's gardens" chiefly adjoining presbyteries where picking flowers was part of the liturgical year's celebrations. There, one would find lilies, irides, peonies and... roses of different colours. The latter flowers would symbolize the monks' wisdom and purity, when they were white; when they were red, they would remind of the passion of Christ.
It was the courtly literature of the Renaissance that changed the old codes and habits. A new kind of garden appeared: the rose garden.
Information derived from the site Jardin Médiéval

[5] The horse's foot: by which you can tell the devil, was one of the precepts widely spread by Father Maunoir's (1606-1683) missions as from 1640. However, he did not invent this belief. Very early the Christian Church had been anxious to combat the heathen mythologies which praised the horse, by making of this animal a devilish creature. See Song of Hell in fine.


Jean-Marie de Penguern (1807 -1856)



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