La Fiancée de Satan

Satan's Bride

Ton
Chapelle de Plounevez-Lochrist

Français English
I
1. Ecoutez tous, petits et grands,
Ecoutez donc le barde errant.

2. J'ai composé ce nouveau chant,
Ecoutez-le, petits et grands!

3. A l'époque de mon récit
Je n'avais pas douze ans finis.

4. Je n'avais pas encor douze ans
Et j'en ai soixante à présent.

5. Vienne m'entendre qui veut bien
Ouïr un barde qui vient de loin.

6. Venez m'entendre sans tarder
Avant que je m'en sois allé.

II
7. Trois nuits que je n'ai fermé l'oeil
Ce soir non plus, point de sommeil.

8. Car j'entends siffler la vipère
Siffler au bord de la rivière.

9. Elle dit en sifflant je crois:
- Encore une qui fut ma proie.

10. En tout quatre en cette contrée
Dont nulle ne fut enterrée. -

11. Ce jour-là, devaient se marier
Deux jeunes gens de qualité.

12. Dix-huit tailleurs furent mandés
Pour la robe de la mariée.

13. Ils avaient brodé dans la toile
Un soleil avec douze étoiles,

14. Douze étoiles et un soleil
Et la lune, une vraie merveille.

15. Dix-huit tailleurs pour la vêtir:
Satan seul pour la dévêtir.

16. Une fois la messe chantée,
Au cimetière elle est allée.

17. En entrant d'abord dans l'église
Elle était belle comme lis.

18. En passant le seuil de la salle
Comme une colombe était pâle.

19. Survint un grand seigneur paré,
Cuirassé de la tête aux pieds,

20. Un manteau rouge il porte encor,
Et sur la tête un casque d'or

21. Ne laissant voir de son visage
Que des yeux aux reflets d'orage.

22. Le cheval saxon qu'il conduit.
Est aussi sombre que la nuit.

23. Ses sabots font jaillir le feu
Comme celui du Seigneur de

24. Izel-Vet, le chevalier Pierre
(Dieu le préserve de l'enfer!)

25. - Donnez-moi la jeune mariée
Chez les miens je veux la mener.

26. Il faut qu'ils la voient promptement.
Je reviendrai dans un moment. -

27. On eut beau longtemps patienter
Elle n'est revenue jamais.

III
28. Lorsque l'orchestre repartit
De la fête, tard dans la nuit,

29. Le majestueux seigneur l'arrête:
- S'est-on diverti à la fête?

30. - On s'est diverti tant et plus.
Mais la mariée s'est perdue.

31. - Vous avez perdu la mariée?
Voulez-vous savoir où elle est? -

32. Nous serions heureux de la voir,
Mais sans subir aucun déboire. -

33. Ils sont, à peine ont-ils parlé,
Sur le rivage transportés.

34. Dans une nef ils embarquèrent
Et passèrent la grande mer,

35. Le Lac de l'Angoisse et des Morts,
De l'Enfer ils viennent aux bords.

36. - Les sonneurs de vos noces sont
Venus vous voir, regardez donc!

37. Que donner à ces braves, dites,
Qui viennent vous rendre visite?

38. - Voici mon ruban de mariée:
Emportez-le si vous voulez.

39. Voilà mon anneau d'or aussi:
Emportez-le chez mon mari!

40. Dites-lui qu'il ne pleure point.
Je suis sans désir ni chagrin.

41. Il faut chez mon mari qu'il aille,
Veuf le jour de ses épousailles.

42. Moi, sur une chaise dorée,
Je fais l'hydromel des damnés. -.

IV
43. A peine avaient-ils fait un pas,
Que cette clameur s'éleva:

44. - Maudits soient ces ménétriers! -
L'enfer sur elle était fermé!

45. Eut-elle gardé son ruban
Et l'anneau d'or du sacrement,

46. L'anneau béni l'eût protégée
Et du puits de l'enfer sauvée.

V
47. Quiconque est fiancé trois fois,
Et pourtant ne se marie pas,
Brûle en enfer: telle est la loi.

48. Séparé du Ciel aussi loin
Que feuille morte du raisin.

49. Séparé du Ciel comme l'est
De l'arbre la branche coupée.

Traduction: Christian Souchon (c) 2008
I
1. Let the wandering bard sing for you
All, young and old, this new song, too

2. I have made for you this new song,
Come listen to it, old and young!

3. When of these things I have been told
I was not yet thirteen years old.

4. I was a child, in my twelfth year.
It's a sixty old man who's here.

5. Listen to me whoever wants
To hear one who knows many lands.

6. Hurry up, listen intently.
For I shall be away quickly.

II
7. I did not get, for three nights past,
A wink of sleep and it shall last,

8. Because of the hissing viper
Here on the bank of the river.

9. Proclaiming in its hissing tone:
- Now I have got another one!

10. I got four of them in this town
Who were not buried in the ground.

11. Two young people of the gentry,
Who had got engaged to marry.

12. Eighteen tailors that had come round
To arrange the bride's wedding gown.

13. To adorn the gown of the bride
With about six stars on each side,

14. Beside the stars embroidered,
The sun and the moon were painted.

15. Eighteen tailors needed to dress
Her, whom Satan alone undressed.

16. After the wedding mass was said,
Back to the churchyard she repaired.

17. When she had entered the church hall
She was, a lily, blooming all.

18. But on going out again,
Like a turtledove weak and faint.

19. A high lord in all his finery
And armour-clad entirely,

20. With a gold helmet on his head
A red cape o'er his shoulders spread,

21. Turned up. His eyes like sparkling flame
Burning inside the iron frame.

22. And he rode a Saxon palfrey,
As midnight sky, dark and eery,

23. Whose shoes threw out sparks in the night
As does the horse of the lord knight,

24. The Lord Peter of Izel-Vet
(God forgive him the sins he did!)

25. - Give me the bride: You must give in.
I'll show her to my kith and kin.

26. To show them the bride you give me
I promise you soon back to be.-

27. They waited and waited in vain,
The bride never has come again.

III
28. When the pipers from the wedding
Late in the night were returning,

29. The stately lord has come their way:
- Did you at the feast soundly play?

30. - We treated pretty well our host,
But we're afraid the bride is lost.

31. - What don't you say! You lost the bride?
Want to see where she's gone to hide?

32. - That surely would soothe our alarm
Provided we suffer no harm. -

33. They had no time for saying more
As they found themselves off the shore.

34. Sailing on a little galleon
And soon they had crossed the ocean,

35. Left the Scare and Bones Lake behind,
Until Hell's entrance they did find.

36. - The pipers of your wedding feast
To visit you came from the East.

37. They are brave. You should repay them
For the trouble they have taken.

38. - Now, here is my wedding ribbon.
If you want, you give it to them.

39. Here is the ring of my wedding.
Take it to my husband's dwelling.

40. You shall tell him: "You should not cry:
She feels no harm and no desire!"

41. For my husband take it away,
Married and widowed the same day.

42. Look: I sit on a golden chair.
Mead for the damned I prepare. -

IV
43. They were about to repair
Home, when a scream has rent the air:

44. - Accursed pipers! Look what you made! -
The well of Hell shut o'er her head.

45. If her ribbon, above all thing,
She had kept, with her golden ring,

46. With the ring that the priest had blessed
The grievance would have been redressed.

V
47. Whoever was three times engaged
And, as many times disengaged,
Has God's wrath in hell assuaged.

48. And from paradise he will be
As far as dead leaves from the tree,

49. As the picked rose from the bud,
As far from the garden of God.

Transl. Ch.Souchon (c) 2008
brezhoneg


Où il est question d'une jeune femme enlevée le jour de ses noces par un grand seigneur en armure, portant couronne d'or et chevauchant un cheval noir.
La fête terminée sans la mariée, le seigneur revient et les ménétriers acceptent qu'il les conduise à elle, s'il ne leur arrive aucun mal.
Ils traversent en barque le lac de l'Angoisse et des Ossements (Lenn an Anken hag an Eskern) et parviennent au gouffre de l'enfer où la jeune mariée, assise sur une chaise dorée apprête de l'hydromel pour les damnés.

Cédant à la demande du diable, elle remet à ses visiteurs son ruban de noces et son anneau nuptial. Elle perd ainsi la protection de ces symboles bénis et aussitôt, le puits de l'enfer est sur sa tête.

Cette jeune fille avait commis la faute de se fiancer trois fois:or,
"An neb a ra tri dimeziñ,
Tri dimezi heb eurediñ,
Ez a d'an ivern da loskiñ."

"Quiconque se fiance 3 fois,
3 fois sans se marier,
s'en ira brûler en enfer."

On sait que les fiançailles étaient accompagnées d'un cérémonial compliqué où un rôle important était dévolu à l'entremetteur. Les considérations économiques (jonctions de patrimoines, dots...) dans un monde essentiellement rural, expliquent sans doute qu'on y voyait un engagement grave qu'il ne convenait pas de rompre à la légère.

Dans l'argument et les notes qui accompagnent ce chant, La Vilemarqué cite des passages de l'historien grec Procope (mort en 562) et de Claudien, poète latin du 4ème ou 5ème siècle, où l'Armorique, semble-t-il, est décrite comme un lieu d'embarquement - les gens du cru servant de nautoniers - ou d'envol vers le séjour des morts.
De même dans la chanson de geste "Guillaume au court nez", des fées se proposent de mener à Audierne ou en un lieu portant le nom breton de Lokifern (Lieu d'Enfer), un chevalier qui, à la recherche de son fils, s'endort dans une barque. Et il est de fait que la toponymie des côtes bretonnes renferme une "Baie des Trépassés" et d'autres noms sinistres, qui montrent que ce chant est en rapport avec un ensemble de croyances ancrées dans la tradition depuis longtemps.
La Villemarqué croit en outre pouvoir établir un lien entre ce chant et certains textes gallois recueillis dans la "Myvyrian Archaeology of Wales" où il est question de trois cercles que l'âme doit parcourir: celui de l'infini , celui de l'épreuve et celui de la béatitude, dont les étangs de l'Angoisse et des Ossements, les Vallées du Sang et la Mer au delà de laquelle s'ouvre l'abîme évoqués ici et dans le chant Le Baron de Jaouioz seraient les équivalents bretons.
Il remarque aussi, sans doute avec raison, l'influence d'autres sources, qui apparentent cette jeune fille chargée de préparer l'hydromel pour les défunts aux Walkyries du panthéon nordique.
Si ses arguments sont, jusqu'ici, assez convaincants, on est en droit de contester sa datation du morceau: Sous prétexte que le chant parle de Pierre, seigneur d'Izelvez qui a un cheval "saxon" comparable à celui du diable, La Villemarqué date le chant du 13ème siècle, car il a remarqué une pierre tombale, celle d'Alain de Villemavan, dans la chapelle de Lochrist-an-Izelvez à Plounevez-Lochrist qui porte la date du 15 février 1253!


F-M. Luzel a recueilli deux chant sur un sujet similaire:
Janed Ar Wern (Jeanne Le Guern) qui met lui aussi en garde contre les fiançailles à répétition, et contient des emprûnts à la démonologie du Père Maunoir's (le pied de cheval, le blanc de l'oeil...) et un pacte avec le diable qui fait penser au Docteur Faust. Luzel en a collecté deux versions:

  • Version N° 1
  • Version N° 2

  • "Celui qui alla voir sa maîtresse en enfer", pour lequel le musicien Maurice Duhamel a collecté (entre 1902 et 1912) 4 mélodies différentes:
  • Mélodie N° 1
  • Mélodie N° 2
  • Mélodie N° 3
  • Mélodie N° 4

  • Outre une condamnation du flirt et de la vie en ménage avant le mariage (la vie en ménage peut être un enfer, même après le mariage!), on y trouve exprimée l'idée que les dévotions que l'on fait pour les damnés et les pleurs qu'on verse sur eux ne font qu'aggraver leurs souffrances!
    Cette conception se rencontre déjà dans l'"Edda poétique" (Cf. Helgi et Sigrune).
    Dans la première strophe le chanteur, qui s'apprête à parler d'enfer et du diable, demande la protection de la Sainte Vierge!

  • Dans la collection de J.M. de Penguern, on trouve un chant similaire, simplement intitulé "l'enfer".


  • Tous ces chants sont prompts à envoyer en enfer les filles, et non les garçons. En revanche des proverbes montrent qu'on regardait généralement avec bienveillance les garçons coureurs de filles. Telle était la nature des hommes. Aux filles de se méfier. Ainsi, un proverbe de Châteaulin met-il cette phrase dans la bouche de la mère de garçons:
    An neb e-neus yer, o zapa kloz,
    Rak me' losko va louarn koz.
    Rak me' losko va louarn koz.
    Da glak e damm, pa zeuy an noz.

    (Qui a des poules les tienne enfermées, Car je lâcherai mon vieux renard, A la recherche de sa pitance, Quand viendra la nuit).
    Source: "Bretagne, almanach de la mémoire et des coutumes" Hachette
    It's about a girl who was abducted on her wedding day by a great lord in full armour, wearing a gold crown and riding a black horse.
    Once the celebration was completed without the bride, the lord returned and the pipers agreed to be led by him to her, provided that no harm should occur to them .
    They cross in a punt the Lake of Anguish and Bones (Lenn an Anken hag an Eskern), come to the chasm of hell and see the bride, sitting on a golden chair, who mingles mead for the damned.

    At the devil's request, she gives her visitors her wedding ribbon and her wedding ring. She is thus deprived of the protection of these sacred symbols and the next moment, the abyss of hell closes on her head.

    This girl was at fault for having been engaged three times:now,
    "An neb a ra tri dimeziñ,
    Tri dimezi heb eurediñ,
    Ez a d'an ivern da loskiñ."

    "Whoever was engaged thrice,
    Thrice engaged and didn't marry,
    Shall go to hell, there to be burnt."

    It is well known that engagements were acompanied by an intricate ceremonial where an important part was played by the go-between, the so-called ' baz-valan. Economical considerations (merging of estates, dowry,...) justified, very likely the severity with which thoughtless breaches of promise were condemned in these chiefly rural surroundings.

    In the argument and the notes appended to this song, La Villemarqué quotes excerpts from the Greek historian Procopius (who died in 562) and the last Latin poet Claudian (4th/5th century), who depict Armorica as the boarding place for voyagers repairing to the abode of the dead.

    Similarly the "chanson de geste" Guillaume au Court Nez (Short-nosed William) reports that fairies consider taking to Audierne or to a town with the Breton name "Lokifern" (Hell's Place) a knight who, while in search for his son, went to sleep in a barge. A "Bay of the Dead" (Baie des Trépassés) and some other lugubrious names are to be found among the Breton place names, demonstrating the link between this song and a body of deeply rooted beliefs.

    According to La Villemarqué, the present song is also connected to the Welsh poems included in the "Myvyrian Archaeology of Wales", mentioning the Three circles the deceased must cross: Infinitude, Ordeal and Beatitude, which he assumes to be matched by the Lakes of Anguish and Bones, the Blood Valleys and the Sea opening on the Abyss addressed in this song and in Le Baron de Jaouioz.
    He may be right in assuming other sources of influence that made of this girl who mingles mead for the damned a relative to the Valkyries in the Nordic pantheon.

    Far less convincing is his dating of this poem: Since the song mentions a certain knight Peter, Lord of Izelwez, whose "Saxon" horse is similar to the devil's charger, La Villemarqué dates the song to the 13th century, as the Chapel Lochrist-an-Izelwez at Plonevez-Lochrist harbours the tombstone of Alan Of Kermavan bearing the inscription "12th February 1253"!

    F-M. Luzel included in his collection two songs where similar points are at issue:
    Janed Ar Wern (Joan Le Guern) conveying the same warning against multiple engagement, with elements borrowed from Father Maunoir's demonology (horse foot, the white of the eye...) and a pact with the devil that reminds of Doctor Faust. Luzel collected two versions:

  • Version N° 1
  • Version N° 2

  • "The one who went to Hell to see his mistress". The musician Maurice Duhamel gathered (between 1902 and 1912) four different tunes to match it:
  • Melody N° 1
  • Melody N° 2
  • Melody N° 3
  • Melody N° 4

  • Beside a condemnation of flirtation and unmarried common life (but married life also may be absolute hell!), we find in this piece the conception that praying and mourning for a damned person only increase their suffering!
    This assertion is also found in the "Poetic Edda" (See Helgi and Sigrun).
    In the first verse the protection of the Holy Virgin is called on the singer who is about to tell of Hell and devil!
  • In J.M. de Penguern's song collection, we find a similar song, titled "Hell".


  • All these songs readily send to hell women and no men. On the other hand, many sayings prove that womanizers were looked upon, as a rule, with benevolence. Such is, once and for all, male nature. Up to women to stay on their guard. Thus a saying from the Châteaulin area puts these words in the mouth of a mother of boys:
    An neb e-neus yer, o zapa kloz,
    Rak me' losko va louarn koz.
    Rak me' losko va louarn koz.
    Da glak e damm, pa zeuy an noz.

    (Whoever has hens keep them shut up! Cause at the close of the day I'll be releasing my old fox, In search of a bit to eat.)
    Source: "Bretagne, almanach de la mémoire et des coutumes" Hachette