An Den kozh dall

Ballade recueillie à Prat en 1830 par Jean- Marie de Penguern (1807 - 1856)
(Selon Donatien Laurent dans "Nuit celtique")

Un autre aveugle fameux de la tradition bretonne: Saint Hervé, conduit par le jeune Guiharan

Mélodie
(Al leanez)

Kempennet gant Christian Souchon (c) 2008

AN DEN KOZH DALL

1. - Mallozh d’an deiz! Mallozh d’an noz!
D’an douar ha d’an neñv, mallozh!

2. Ha dreist-holl mallozh d’ar mor
A tollas e spoum en arvor!

3. Krediñ c’hanon ne c’houllent ket:
Bremañ kredont, paz'eo digouet.- (1)

4. An den kozh dall war he varc’h gwenn
Hag he vab, krog er c’hanabenn.

5. Oant o vont o taou war ar maes
Da klask plas d’ober tiegezh.

6. Dre ma pellae deus he vro,
An den kozh dall skuilhe daeroù.

7. Un dra poanius eo da beb oad
N'em distagañ deus bro an tad.

8. En arvor 'neus 'med an haleg
A gav en peb douar he bleg.

9. - Va mab, lavar din, ha bremañ:
E pelec’h emaomp-ni amañ?

10. Tavet an avel, tomm an heol.
Stag ar marc’h ouzh ur grwizienn teaol!

11. - Teaol amañ 'neus a nep tu.
Holl na welan ken 'med brulu.

12. - Pelloc’h! pelloc’h!- 'me an den dall,
Douar brulu zo douar fall!

13. Pa weli brulu pe radenn,
Ne sav ket da di en-kichen.

14. Aessoc’h a vi, va kred er-vad,
'Mesk an askoll hag al linad.

15. An douar en-deus hon ganet.
Gant an douar eomp oll maget.

16.Pehini an dra gentañ, va mab,
Dle d’ober ul labourer mad?

17. - Hadañ a-dreuz, hadañ a-hed
Lec’h ma vo teil, a vo ed.

18. An dra gentañ zo kaout teil.
- Holla 'ta! Honez zo an eil!

19. An dra gentañ zo ar c’hleuñiad.
Hep ar c’hleunioù n'ho-po netra.

20. Mar lezez-te da bark digor
D'al loened gouez, d’an avel-mor,

21. Ar pezh a vano dit e-barzh
Na kargo ket yalc’hig ar varzh.

22. Araok ar goañv vo erruet,
Gant an hadaj na hasti ket.

23. Ar gwinizh panevet e vez
E diwanfe en un nozvezh! (4)

24. Da hanter-noz, dastum an had!
Goude lugerno an tantad!

25. Ha me lar dit buan ez-po
Irvin kement hag ar podoù. (4)

26. Mallozh d’an henchoù milliget (2)
Ha da kement o-deuz int graet!

27. Pa vo kemeret war pep lec’h
D’ober henchoù, a deuo nec’h.

28. Pa vo kemeret war pep plas
D’ober henchoù a deuo glaz.

29. Neuze deuint an tokoù gwenn
Hag an trubuilh hag an anken.

30. Hep dale kouezho noz teñval
Hag ez ayo ar bed da fall! (3)
LE VIEILLARD AVEUGLE

1. - Maudits soient le jour et la nuit!
La terre et le ciel soient maudits!

2. Maudite soit la mer en rage
Dont l'écume a pris nos rivages!

3. Nul ne voulait me croire alors.
A présent, dis, avais-je tort?- (1)

4. L'aveugle sur son cheval blanc
Que son fils guidait en marchant,

5. Allaient par plaines et vallons
Cherchant un lieu pour leur maison.

6. Plus ils s'éloignaient de chez eux,
Plus l'aveugle était malheureux.

7. Quitter le pays des ses pères,
Jeune ou vieux, quelle épreuve amère!

8. Le saule est le seul arbre à qui
Toute terre convienne ici.

9. - Alors, raconte, mon enfant,
Où donc sommes-nous à présent?

10. Il fait chaud et le vent décline.
Noue la longe à quelque racine

11. De parelle. - Il n'y en a point.
Des digitales, sinon rien.-

12. Le vieillard dit: - Allons plus loin,
Car la terre ici ne vaut rien.

13. Digitale ou fougère sont
A proscrire pour la maison.

14. Et nous serons bien mieux, crois-moi
Où le chardon, ou l'ortie, croît.

15. La terre qui nous engendra,
Cette terre nous nourrira.

16. Fils, quel est le premier labeur
Incombant à tout laboureur?

17. - Semer en large, et puis en long.
Fumer le sol pour le blé blond.

18. Le fumier vient en premier, non?.
- Mais non ! Cela vient en second!

19. Tu feras d'abord des talus.
Sans talus, tout serait perdu

20. Si tu laisses ton champ ouvert
Au gibier et au vent de mer,

21. Tu n'auras plus rien, prends-y garde,
Pour remplir la bourse du barde.

22. Qu'on laboure avant les frimas,
Alors, semer ne presse pas:

23. Le blé n'est pas mort en sa tombe,
Une nuit passe et il abonde. (4)

24. A minuit récolte les grains!
Allume le bûcher enfin.

25. Et tes navets seront si gros
Qu'à peine y suffiront les pots. (4)

26. Et malheur aux routes maudites (2)
Et à vous-autres qui les fîtes!

27. Et, si l'on en met en tout lieu
Comme nous serons malheureux!

28. Quand on en aura mis partout,
On sonnera le glas pour nous.

29. Les casques blancs seront ici,
Les troubles et l'angoisse aussi,

30. Et dans la pire obscurité
Notre monde ira s'abîmer. (3)

Traduction Christian Souchon (c) 2011
THE OLD BLIND MAN

1. - Cursed be daylight, and cursed be night!
Cursed be the earth and the sky bright!

2. Cursed be the sea even still more
That threw its foam to drown the shore!

3. No one at the time would trust me.
Now they must believe what they see. - (1)

4. The old blind man on his white steed
And his son holding fast the lead,

5. The two of them travelled the land
In quest of where to take their stand.

6. The further from their home they went,
The more the old man did lament.

7. It's a hardship to any age
From home oneself to disengage.

8. The willow is the only tree
That thrives anywhere by the sea.

9. - Say! Does the place where we have come
Suit for a house or for a slum?

10. Still is the wind, hot is the sun.
Seek weed roots to tie the lead on!

11. - No weed roots that I could think of.
I see nothing here but foxglove.

12. - Let's go further, the old man said,
This earth 's no good for a homestead.

13. Where you see foxglove or bracken,
Don't build your house: a bad token!

14. Thistle or nettle, believe me,
Are the best places you may see.

15. The earth that has begotten us,
Shall always feed us in distress.

16. For a perfect ploughman like you,
What are, son, the first things to do?

17. - Sowing along, sowing across.
Wheat grows in manure and peat moss.

18. Dung is the first thing to procure.
- No! It comes second, and for sure!

19. First and foremost come ditch and bank.
But for them your field would stay blank.

20. The first thing to do is to shield
'Gainst sea wind and wild beasts your field.

21. Or else, even if you work hard
Empty stays the purse of the bard.

22. Before winter has come to roost
There's no need the sowing to boost.

23. Wheat is in earth, not in its tomb:
Overnight it will bud and bloom! (4)

24. And you will harvest at midnight
And thereafter a bonfire light.

25. Now, you shall harvest as many
Turnips, as you've pots, believe me! (4)

26. But woe betide the accursed roads (2)
And those who plan of them full loads!

27. If everywhere they're to be found
For regretting it there'll be ground.

28. When they are found all everywhere
For us toll the bell, here and there.

29. They're open ways to helmets white
To troubles and to dreadful plight.

30. And this world of ours in no time
Will sink into most sticky slime. (3)

Translated by Christian Souchon (c) 2011


Notes:
(1) Bien que la malédiction de la strophe 1 se retrouve au début des Jeunes hommes de Plouyé et que les strophes 2 et 3 fassent penser à La submersion d'Is, du fait que le poème met en scène un barde aveugle vivant sur le littoral trégorrois, à en juger par le dialecte, La Villemarqué qui connaissait la teneur, sinon le texte exact de ce poème, est conduit à voir en ce vieillard le héros du chant par lequel s'ouvrait en 1839 la première édition du Barzhaz: Guiclan qu'il appelle Gwenc'hlan. Il écrit page XXIV de l'introduction à l'édition de 1867:
"Gwenc'hlan est toujours aussi célèbre... [à] en juger par le peu de vers que la tradition populaire a sauvé du naufrage [=la Révolution]. Il s'y montre sous un double aspect: comme agriculteur et comme barde guerrier.
L'agriculteur [...] est un pauvre vieillard aveugle; il va de pays en pays, assis sur un petit cheval des montagnes (?) que son fils conduit par la bride. Il cherche un champ à cultiver et où il pourra bâtir. Comme il sait quelle plante produit la bonne terre,[...] il demande à l'enfant: "Mon fils vois-tu verdir le trèfle (?)? - Je ne vois que la digitale fleurir, répond l'enfant. - Alors, allons plus loin," reprend le vieillard. [...] Il indique à son fils les engrais les plus propres à fertiliser le sol (?) et l'ordre des travaux que la culture exige, selon les différentes saisons. La conclusion de ses leçons d'agriculture est très encourageante: "Avant la fin du monde la plus mauvaise terre produira le meilleur blé".
La note qui suit le chant "Gwenc'hlan" nous apprend qu'il s'agirait d'une citation du dictionnaire de D. Le Pelletier. En réalité elle ne s'y trouve pas. La Villemarqué l'a empruntée à la préface de Miorcec de Kerdanet pour sa réédition, en 1837, de la "Vie des Saints" d'Albert le Grand. Curieusement, la seconde partie du dicton ("an douar fallañ a roy gwellañ ed" = la pire terre donnera le meilleur blé) se trouve réellement dans le "Dialogue de Gwenc'hlan et du roi Arthur" daté de 1450 dont la copie par le Père Dom Pelletier ne fut retrouvée qu'en 1924.

(2) L'anathème contre les routes et le désenclavement qui fait l'objet des strophes 26 à 30, et dont La Villemarqué n'aurait pas manqué de parler s'il avait eu la présente version de ce chant entre les mains, est au cœur d'un autre poème magnifique de la collection de Penguern, La vieille Ahès

(3) Avec raison, M. Donatien Laurent, souligne en 1989, dans son ouvrage "Aux sources du Barzaz Breiz", combien les problèmes agricoles soulevés par ce chant, usage abusif des engrais, importance du talutage et des haies vives en zone littorale, terrains agricoles et terrains à bâtir... sont plus que jamais à l'ordre du jour. Guiclan, si c'est bien de lui qu'il s'agit, était-il vraiment devin?

(4) Ni la transcription KLT ni les traductions ne sont garanties pour les strophes 23 et 25. L'original trégorrois est le suivant:

23. ar gwinis penivit he vez
a divoanfe en eun nosvez

25. a me lar d’id bean e spou
irvin kement ag ar podou

où les mots "penivit", "bean", "e spou" sont peut-être mal interprétés.
(1) Though the curse in stanza 1 is the same as in The young men of Plouyé and the stanzas 2 and 3 recall the submersion of Is, since the present ballad features a blind bard - who is moreover a native of the Tréguier sea side district, as the dialect used clearly shows-, La Villemarqué, who is aware of the contents, but not of the exact words of the piece, concludes that this old man be identical with the protagonist in the song opening up the first 1839 edition of the Barzhaz: Guiclan whom he names Gwenc'hlan. He writes on page XXIV of the introduction to the 1867 edition:
"Gwenc'hlan is as celebrated now as he was in former times... judging from the few verses salvaged from the wreckage [=the French Revolution] by oral tradition. He is twofold in appearance: both a farmer and a bard warrior.
The farmer [...] is a poor old blind man; travelling the countryside on his small mountain (?) horse that his son holds on the lead. He is looking for land to till and a place to put up his house. As he knows which plant thrives on a good soil,[...] he asks the boy: "My son, do you see green clover patches (?)? - I see nothing but foxgloves in plenty, answers the child. - Off with us," says the old man. [...] He teaches his son which manure is best for fertilizing soils (?) and the succession of farming works depending from the time of year. The conclusion of his teaching is an encouraging one: "Before doomsday the poorest soil shall yield the best wheat".
The note following the song "Gwenc'hlan" states that this verse is supposed to be quoted from D. Le Pelletier's dictionary. In fact it is not. La Villemarqué borrowed it from the preface written by Miorcec de Kerdanet who re-published, in 1837, the "Lives of the Saints of Brittany" by Albert le Grand. Astonishingly, the second part of the saying ("an douar fallañ a roy gwellañ ed" = the worst earth shall yield the best wheat) is really included in the "Dialogue of Gwenc'hlan and King Arthur", dated 1450, whose copy by the Reverend Dom Pelletier was not retrieved until 1924.

(2) The curse on roads and highways which we find in stanzas 26 till 30, and that La Villemarqué would not have failed to mention, if he had read the present version of the ballad, plays a pivotal part in another splendid poem kept in the Penguern collection: The Hag Ahès

(3) M. Donatien Laurent is right when he stresses in his work published in 1989, "Aux sources du Barzaz Breiz", how much the agricultural issues addressed in this song: inconsiderate fertilizing, importance of quickset hedges and drains in sea side areas, keeping apart fertile soils and building sites...have become topicality arguments of late. Was not Guiclan, if the song is really about him, a genuine seer?

(4) The accurateness of both KLT transcription and translation of stanzas 23 and 25 is not guaranteed. The Tréguier dialect original reads as follows:

23. ar gwinis penivit he vez
a divoanfe en eun nosvez

25. a me lar d’id bean e spou
irvin kement ag ar podou

where the words "penivit", "bean" and "e spou" are perhaps misconstrued.


Jean-Marie de Penguern (1807 -1856)


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