O tistreiñ eus al leur nevez

En revenant de l'aire neuve

On my way back from the new threshing floor

Chant collecté par Théodore Hersart de La Villemarqué
dans le 1er Carnet de Keransquer (pp. 232-234).


Mélodie
"O tistreiñ eus a Blouneour-Traez"

Arrangement Christian Souchon (c) 2015

A propos de la mélodie:
Mélodie inconnue. Remplacée ici par "O tistreiñ eus a Blouneour-Traez", tirée du site de M. Pierre Quentel (cf. Liens), qui donne l'indication de source suivante:
"Une chanson que j'ai apprise lors d'une semaine de breton, au Kamp Etrekeltiek ar Vrezhonegerien (KEAV) en juillet 2003 - stage que je recommande chaleureusement à tous les bretonnants! - Chantée par Loïc de Chateaubriand".

Bibliographie
Ce chant n'a été collecté que La Villemarqué, pp. 237-239 du premier carnet de Keransquer. Ce texte est exempt de toute rature ou surcharge et l'écriture, indique M. Donatien Laurent, est celle du correspondant non identifié qui a également fourni Pontplentcoat. (Dans une note, page 34 d'"Aux sources...", D. Laurent indique qu'il croit reconnaître l'écriture de Prosper Proux).

Une mystérieuse histoire
Il n'est pas facile de résumer cette gwerz qui suggère plus qu'elle ne raconte:
En revenant d'une aire-neuve, le Baron de Brélévenez rencontre Jeanne Calvez, qui s'est attardée en chemin pour cueillir des fleurs. Bien qu'elle porte au doigt l' anneau de fiançailles que lui a offert le Marquis, frère du Baron, ce dernier n'hésite pas à lui proposer le mariage.
Jeanne fait son entrée au manoir où on la traite non comme une future épouse légitime, mais comme une courtisane. Le marquis survient et se venge en tuant son frère. Il confie Jeanne à ses sœurs et part pour Paris implorer la clémence du roi, afin de calmer les tourments de sa future épouse. Le roi s'étonne qu'il l'ait laissée seule et lui prédit un grand malheur. A son retour, trois mois plus tard, le marquis apprend de ses sœurs que Jeannette est décédée. Il fait ouvrir la tombe et la morte le gratifie de trois sourires. L'histoire s'achève par des questions sans réponses: "Pardonnes-tu mon crime? Es-tu en paix?"

Une curieuse sentence arbitrale
Sans qu'on puisse affirmer qu'il existe un lien entre cette gwerz et cet événement attesté par un document authentique, on peut noter que la bourgade de Brélévenez (en français, "Montjoie", incorporée à Lannion en 1961) fut, en janvier 1672, le théâtre d'une rivalité amoureuse entre deux gentilshommes, chevaliers de l'Ordre de Saint-Michel, tranchée par une sentence arbitrale des plus curieuses.
Yves de Perrien de Kerguézec, et Jean-Baptiste le Lay de Kerham, recherchaient la même demoiselle en mariage, Mademoiselle Cillart du Goasven. Le jugement les autorise à faire leur cour alternativement par tranches de trois jours du 21 janvier jusqu'au 8 février. Le 9 février la mère et la fille feront leur choix que le candidat malheureux s'engage à respecter. S'il se porte sur Kerham, qui s'était déclaré deux ans après Kerguézec, Kerham devra à son rival une indemnité de 2500 livres!
Source: "Les Chevaliers Bretons de Saint-Michel depuis la fondation de l'ordre en 1469 jusqu'à l'ordonnance de 1665". Notices recueillies par M. le comte d'Hozier, publiées avec une préface et des notes par Gaston de Carné, Nantes, Vincent Forest. 1884. V. l'original aux Archives des Côtes-d'Armor, B. 1250.

De multiples références
L'événement auquel la gwerz se rapporte est de toute façon masqué par au moins deux emprunts à d'autres chansons:
  • l'épisode de l'escabeau que réclame la femme qui se prétend épouse légitime se retrouve, entre autres, dans:
    Penheres Keroulas - Luzel,
    Janed ar Yudek 2 - Luzel,
    Yannik Kokard 1 - Luzel
    Rosmelchon -de Penguern
    Janed ar Wern 1 - Luzel (dans ce cas, un gendre légitime) etc.
  • Celui de la visite au roi que fait un coupable "malgré sa jeunesse" se retrouve également dans:
    Fontanella - Ifig Troadeg qui semble d'ailleurs avoir inspiré la scène initiale, celle de la cueillette des fleurs sur un talus, tout comme les fiançailles multiples de Pennherez Ar Wern - Penguern,
    Gwerz Lesobre - Penguern,
    Kloarek Laoudour - Luzel
    Lezobre -Version 1 - Luzel, etc.
    Cette multiplicité de références n'aurait pas manqué d'éveiller les soupçons de Luzel, si La villemarqué avait publié cette pièce. On l'a vu à propos de La Quenouille


  • Eglise de la Trinité à Brélévenez édifiée par les Templiers vers 1200- 1400, en haut de la colline du Crec'h Tanet auquel on accède par un escalier de 138 (ou 140) marches, bordé de maisons construites au début du XIXème siècle.
    About the tune
    Unknown tune, here replaced with "O tistreiñ eus a Blouneour-Traez", from M. Pierre Quentel's site (see Links) where the following information is appended:
    "Source: This song I learnt during a 7 day Breton learning session, at "Kamp Etrekeltiek ar Vrezhonegerien" (KEAV) in June 2003 - which I keenly recommend all Breton speakers! - from the singing of Loïc de Chateaubriand".

    Bibliography
    This sad song was collected only by La Villemarqué and recorded in the First Keransquer copybook, on pages 237-239. This text is free of deletions or alterations and the handwriting, as stated by M. Donatien Laurent, ist that of the contributor who also sent in Pontplentcoat. (In a footnote on page 34 of "Aux sources...", D. Laurent suggests that it could be Prosper Proux' handwriting).

    A mysterious story
    It is not easy to sum up this gwerz where many things are rather suggested than clearly related:
    On his way back from a new threshing floor dance, Baron Brélévenez passes by Jenny Calvez, who has stayed behind to pick flowers. In spite of the new betrothal ring on her finger, offered by the Marquis, his brother, he cannot refrain from proposing to her.
    Jenny Calvez enters Brélévenez manor, where she is treated by the house dwellers, not as a future legitimate wife, but as a courtesan. The Marquis appears and takes revenge on his brother by killing him. Then he repairs to Paris to implore the King's clemency and assuage his future wife's worries and fears. The King wonders that he should have left her alone and has a foreboding of some terrible mishap. Back to his house, the Marquis is told by his sisters that Jenny is dead. He has her grave in the church opened and the dead girl gives him three smiles. The story ends up with questions without answers about love and peace.

    A curious referee's decision
    Though there is no evidence of a link between this gwerz and the following event attested to by an authentic record, it is noticeable that the borough Brélévenez (in French, "Montjoie", merged in 1961 with Lannion town) was in January 1672 the scene of a rivalry between two gentlemen, both knights of the Breton Saint Michael's Order. It was settled by a most astonishing referee's decision.
    Yves de Perrien de Kerguézec and Jean-Baptiste le Lay de Kerham had both proposed to the same young lady, Mademoiselle Cillart du Goasven. The decision allows them to woo alternately by instalments of three consecutive days from 21st January to 8th February. On 9th February the mother and daughter shall make their choice which the unlucky candidate promises to accept. In case Kerham is chosen, who had started wooing two years after Kerguézec, he shall pay his rival a compensation of 2,500 pounds!
    Source: "The Breton Knights of Saint-Michael, since the foundation of the order in 1469 till the 1665 edict". Documents edited by Count d'Hozier, published, with a preface and notes by Gaston de Carné, in Nantes by Vincent Forest in 1884. See original text at Archives des Côtes-d'Armor, B. 1250.

    Multiple references
    The event hinted at by the ballad is anyhow blurred by at least two passages borrowed from other songs:
  • the sentence about the stool to be offered to the woman who claims to be the legitimate house wife is found, among others, in:
    Penheres Keroulas - Luzel,
    Janed ar Yudek 2 - Luzel,
    Yannik Kokard 1 - Luzel
    Rosmelchon -de Penguern
    Janed ar Wern 1 - Luzel (here a legitimate son-in-law) etc.
  • the episode of the visit to the King paid by the culprit "in spite of his young age" is found, as well, in:
    Fontanella - Ifig Troadeg, which apparently inspired the bard with the opening scene showing the girl picking flowers on the way side, as did the multiple betrothals in Pennherez Ar Wern - Penguern,
    Gwerz Lesobre - Penguern,
    Kloarek Laoudour - Luzel
    Lezobre -Version 1 - Luzel, etc.
    These countless references would have for sure aroused Luzel's suspicion, if La villemarqué had published this piece, as we may infer from his comments about La Quenouille.

  • BREZHONEK

    O TISTREIÑ EUS AL LEUR NEVEZ


    p. 237

    I

    1. O tistreiñ eus al leur nevez
    Me a rankontras va mestrez
    En he dorn ur boked lavant
    War he biz oa un diamant.

    2. War he biz oa in diamant
    Hag he goulenn am-boe c'hoant
    Mez n'oa ket maget ken diskiant
    Na respontas honestament:

    3. - N'eo ket kichenn ar c'hleuzioù
    E vez graet an dimezioù;
    En un iliz pe en ur porched,
    Dirak un, daou pe dri belek.

    4. Dirak ur belek pe zaou
    Hag un nebeudik a destoù,
    Ar breudeur, ar c'hoarezed,
    Ar c'herent hag ar mignoned. -

    II

    5. Janed Kalvez a lavare
    Brelevenez pa errue:
    - Mar bezañ-me mestrez en ti-mañ,
    Klaskit ur skabell din d'asesañ.

    p. 238

    6. - Mestrez en ti-mañ ne viot ket,
    Na c'hwi, na peizantez ebet:
    Gouarnourez war ar madoù
    Non pas kousket gant an Aotroù. -

    III

    7. Hag ar markiz a lavare
    Da Janet Kalvez neuze 'n deiz-se:
    - Me ya d'an traoñ da gaout ar Baron
    Da reiñ dezhañ kolasion.

    8. Da reiñ dezhañ kolasion:
    Va c'hleze zo e-kreiz e galon. -

    IV

    9. Hag ar markiz a lavare
    D'e c'hoarezed neuze an deiz-se:
    - Me a lez ganeoc'h Janedik;
    Enorit hi, va c'hoarezed!

    10. Me a ya bremañ da Bariz
    Ne deuin d'ar ger na vezo tri miz. -

    V

    11. - Demad deoc'h, Roue, Rouanez,
    Me zo deuet yaouank d'ho palez.
    - Pe seurt torfed az-peuz-te graet,
    M'out deuet ker yaouank d'hor gweled?

    p. 239

    12. - Va breur baron am-eus lazhet
    O saveteiñ he buez d'am pried,
    O saveteiñ he buez d'am pried,
    Ha c'hoaz n'ed eo asuret.

    13. - Mar garjez e vije asuret
    Bijes ganit he degaset
    Bijes ganit he degaset
    Pa 'z i d'ar ger, n'he c'havi ket. -

    VI

    14. Hag ar markiz a lavare
    Brelevenez pa errue:
    - Na pelec'h ema Janedik?
    N'eo ket deuet d'am degemered.

    15. - Va breur markiz, pasiantit:
    Janed Kalvez zo desedet. -

    16. Hag ar markiz ha pa glevas,
    Buan d'an iliz eñ a eas.
    Buan d'an iliz eñ a eas.
    Lakaad toullañ ar bez a reas.

    17. Lakaad toullañ ar bez a reas;
    War e varlenn he lakeas.
    Teir c'hoarzadenn outañ a reas.

    18. - Ha va bennoz da garantez.
    Pelec'h emaout? Diskuiz a res? -

    KLT gant Christian Souchon
    TRADUCTION FRANCAISE

    EN REVENANT DE L'AIRE NEUVE


    p. 237

    I

    1. - En revenant de l'aire neuve
    J'ai vu ma belle près d'un bois,
    Cueillant un bouquet de lavande
    Avec un diamant à son doigt.

    2. Ah comme ce diamant scintille!
    Je fais ma demande à mon tour.
    Elle n'était pas mal-apprise
    Et m'a répondu sans détour:

    3. - Les alliances d'ordinaire
    Ne se font point sur les talus;
    Mais sous les porches des églises,
    Devant des prêtres, tant et plus.

    4. Il faut un prêtre ou deux, je pense,
    Et quelques témoins sont requis,
    Et tout autant l'est la présence
    Des frères, sœurs, parents, amis... -

    II

    5. Et Jeannette Calvez déclare
    En entrant à Brélévenez:
    - Si céans je suis la maîtresse,
    Qu'un escabeau me soit donné.

    p. 238

    6. - Vous ne serez pas plus maîtresse,
    Qu'aucune autre rustaude ici:
    Et pour gérer les biens du maître,
    On ne grimpe pas dans son lit. -

    III

    7. Or le marquis disait à Jeanne,
    En prenant congé, ce jour-là:
    - Le baron est en bas, je pense,
    Je vais lui porter un repas.

    8. Savez-vous quel met il mérite?
    L'estocade, un morceau de choix. -

    IV

    9. Puis le marquis dans la soirée,
    Jeannette à ses sœurs confia:
    - Je compte qu'elle soit traitée
    Avec les égards qu'on lui doit,

    10. Car à Paris je dois me rendre
    Et ne reviens que dans trois mois. -

    V

    11. - Sire le Roi, ma noble Reine,
    Je suis jeune et viens jusqu'à vous.
    - Dis-moi! Encours-tu quelque peine
    Justifiant un geste aussi fou?

    p. 239

    12. - J'ai tué le baron, mon frère,
    Lequel menaçait, le gredin,
    Mon épouse dont la survie
    N'est point assurée, je le crains.

    13. - Tu voulais qu'elle eût la vie sauve?
    Que donc ne vint-elle avec toi?
    Quand tu rejoindras tes pénates
    Tu ne la retrouveras pas. -

    VI

    14. La marquis aussitôt retourne
    A Brélévenez et s'enquiert:
    - Mais où-donc est passée Jeannette?
    Elle ne vient point m'accueillir.

    15. - O marquis, mon frère, courage!:
    Jeanne Calvez vient de mourir. -

    16. Le marquis, accablé de peine
    S'en fut à l'église aussitôt.
    Et commanda que l'on descelle
    La pierre et ouvre le tombeau.

    17. Tandis qu'on ouvre cette porte,
    Il prend sur ses genoux la morte
    Et la voit sourire trois fois...

    18. - L'amour sourit-il de la sorte?
    Es-tu, là-bas, en paix, dis-moi? -

    Traduction Christian Souchon (c) 2015
    ENGLISH TRANSLATION

    BACK FROM THE NEW THRESHING FLOOR


    p. 237

    I

    1. Back from the new threshing floor dance,
    I knew my fair girl at first glance!
    She picked a bunch of lavender
    With a diamond on her finger.

    2. On her finger a diamond ring
    Glittered. Refrain from proposing
    I could not. As she was proper
    She gave me a decent answer:

    3. - Embankments, in my opinion,
    Are not the place for a union,
    But a church, a church porch at least
    In front of one, two or three priests.

    4. Aye, in front of a priest or two.
    Witnesses are required, too,
    And the presence of one's siblings,
    Of kith and kin to say nothing... -

    II

    5. Jenny Calvez said as she came
    To Brélévenez, all the same:
    - As the mistress in this mansion,
    Shall I have a stool to sit on?

    p. 238

    6. - Mistress in this house you are not,
    Nor is any country harlot:
    Over this house will not hold sway
    Whoever in the lord's bed lay. -

    III

    7. Now the marquis was heard to say
    To Jenny Calvez on that day:
    - I'll bring downstairs to the Baron
    A sound light meal, a "collation":

    8. My sword, believe me on trust,
    Which into his heart I shall thrust! -

    IV

    9. Then the marquis was heard to say
    To his sisters on the same day:
    - I entrust my Jenny to you;
    Give her such respect as is due!

    10. I'm leaving to Paris tonight
    Before three months I won't be back. -

    V

    11. - Good day to you, my King and Queen,
    That I should see you I was keen.
    - What kind of mischief did you do,
    Which oppresses a youth like you?

    p. 239

    12. - My own brother's, the Baron's life
    I took, to save that of my wife,
    The life of my dear wife to save.
    She's still on the brink of her grave.

    13. - You had saved her, most certainly
    Had you tak'n her on this journey
    And had you not left her alone.
    You won't find her, when you come home. -

    VI

    14. And the marquis was heard to say,
    Coming back to Brelevenez:
    - What's the matter? Where is Jenny?
    Does she not come and welcome me?

    15. - Brother Marquis, it must be said:
    Little Jenny Calvez is dead. -

    16. And the marquis, as he heard it,
    Straight into the church he hurried,
    To a certain place in the nave,
    And he made them open the grave.

    17. On the edge of the grave was he
    With the girl sitting on his knee.
    And she gave him smiles, one, two, three.

    18. - Does it mean love, never to cease?
    Say, where are you? Are you at peace? -

    Translated by Christian Souchon (c) 2015




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