Le premier chant publié par La Villemarqué
La polémique qui opposa l'élève de l'Ecole des Chartres, La Villemarqué, à l'Inspecteur des Monuments historiques, Prosper Mérimé, à partir de septembre 1835, retarda la publication de la "Prophétie de Gwenc'hlan". Si bien que le premier chant publié par le jeune barde fut la présente ballade, la "Peste d'Elliant". Après avoir essuyé un refus du rédacteur en chef de la prestigieuse Revue des Deux-Mondes en février 1836, le jeune auteur dut se rabattre sur la revue légitimiste dont il était le collaborateur, l'Echo de la Jeune France pour publier, le 15 mars 1836, un article véhément intitulé "Un débris de Bardisme". On en trouvera un court extrait à la suite de la Prophétie de Gwenc'hlan. Le "débris" en question était la "Peste d'Elliant".
Une tentative de falsification?
M. Bernard Tanguy dont j'ai pillé le remarquable ouvrage, "Aux origines du nationalisme breton", dans mes précédents commentaires, pense avoir pris, ici encore, La Villemarqué en flagrant délit de "vieillissement abusif" de chant populaire.
Les premières strophes du chant mettent en scène le Père Ratian, un de ces bardes qui, selon la thèse de La Villemarqué assurèrent la transmission de la tradition orale bretonne depuis les époques les plus reculées. L'événement dont il s'agit serait, affirme La Villemarqué dans l'"argument", "la peste qui désola toute l'Europe au 6ème siècle [et] fit de grands ravages en Armorique". Cette datation serait confirmée par "la Vie de St Guénolé écrite à cette époque et abrégée au 9ème siècle ..." qui nous apprend que "la paroisse d'Elliant... fut emportée tout entière [et que] le pays voisin, et celui de Tourc'h en particulier, dut aux prières d'un solitaire nommé Ratian,...d'être préservé du fléau."
"En réalité", écrit M. Tanguy, le document en question est le cartulaire de l'Abbaye de Landévénec (datant du 11ème siècle ) qui mentionne un lieu appelé Lan Ratian, aujourd'hui Larragen en Coray et non en Tourc'h et parle d'un fléau qu'on ne nomme pas.
La bonne foi de La Villemarqué
Selon l'article "Wikipédia" sur "Guénolé de Landévénec", un certain moine Clément rédigea deux versions de la "Vie de Saint Guénolé", Abbé de Landévénec (431 -531), Vita Sancti Winwaloei Cornugallensis.
La version courte est antérieure d'environ 25 ans à la longue, qu'on date de 875. Le "Cartulaire" de Landévénec (conservé à la Bibliothèque de Quimper) contient le même texte qui y fut recopié au milieu du 11ème siècle.
Dans la "note" qui suit le chant, en tout cas dans l'édition de 1867, La Villemarqué, indique précisément qu'il connaît ce texte par l'intermédiaire du Cartulaire cité par Dom Morice dans son "Histoire de Bretagne" (1746), ainsi que par Dom Lobineau dans ses "Vies des Saints de Bretagne".
La citation est:
"Sanctus Ratianus, propter cladem suae gentis, deprecatus est Dominum, et sic in aliis locis multis, ita et nunc exaudivit illum Dominus, quando custodivit locum ejus (Turch) a supradicta mortalitate."
"Saint Ratian, en raison de la catastrophe subie par les siens, implora le Seigneur, lequel, comme en beaucoup d'autres lieux, l'exauça aussi en l'occurrence, en préservant sa paroisse (Tourc'h) de la susdite cause de mortalité."
M. Tanguy fait remarquer à juste titre que le texte latin ne précise pa la nature du fléau (cladis), mais c'est le seul point sur lequel on peut le suivre dans sa critique.
D'ailleurs, de l'aveu de La Villemarqué, même s' "il n'y a pas lieu de [le] croire", on est en droit de douter que l'oeuvre ne soit pas "postérieure à l'événement dont elle nous a conservé le souvenir" et que ce chant nous soit "parvenu dans sa pureté primitive."
L'authenticité de la "gwerz"
En ce qui concerne l'authenticité du texte, d'une rare qualité littéraire, et dont La Villemarqué nous apprend qu'il fut le premier recueilli (à Melgven) par sa mère, Marie-Ursule Feydeau du Plessix-Nizon, on notera qu'il renferme, à la strophe 8, une formule de lamentation que l'on retrouve dans plusieurs autres chants, "kriz vije'r galon na ouelje e ... neb a vije" ("Cruel , le coeur, quel qu'il fût, qui à ... fût venu et n'eût point versé de larmes").
La gwerz de Penmarc'h, strophe 4
La mort de Pontcalleck, strophe 48
Notre Dame du Folgoat, strophe 32
L'héritière de Keroulas, strophe 29
On y trouve aussi d'autres thèmes récurrents dans les complaintes:
la mystérieuse offrande du cordon de cire comme dans Lez Breizh - Strophe 91
le cortège funèbre comme dans ND du Folgoët - Strophes 32 à 38
La vieille Ahès
Par ailleurs, on remarque la similitude de ce chant avec la grandiose Vieille Ahès collectée par Madame de Saint-Prix et retranscrite (ou reconstituée) par Kerambrun pour la collection de Penguern. ("Setu ar vosenn penn va zi" dans l'un, "Ma Gwrac'h Ahez e penn al lann" dans l'autre...)
Ces textes témoignent, s'il en était besoin, de l'expressivité de la
langue bretonne et de la perte irréparable que serait sa disparition.
Puisse Internet contribuer à sa sauvegarde!
Pour en savoir plus sur les saints bretons
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The first song published by La Villemarqué
There was a polemic opposing the student at the Ecole des Chartres, La Villemarqué and the Inspector of Historic Monuments, Prosper Mérimée, that broke out in September 1835, and delayed the publication of "Gwenc'hlan's Prophecy". So that the first song that the young Bard published was the present ballad, the "Plague in Elliant". Since the Chief editor of the famous "Revue des Deux-Mondes" had turned it down in February 1836, the young author had to fall back on the legitimist journal to which he contributed, the Echo de la Jeune France, in order to publish, on 15th March 1836, a vehement article titled "Bardic Remains". A short excerpt from this article is quoted in the second comment to Gwenc'hlan's Prophecy. The "remains" in question are the "Plague in Elliant".
An attempt at falsification?
M. Bernard Tanguy, whose remarkable book "Aux origines du nationalisme breton" was so often quoted in my previous comments, means here again to have caught La Villemarqué red-handed while attempting to make a folk song older than it is really.
The first verses of the song stage a "Father Rasian", one of these Bards, who in La Villemarqué 's view passed on us Breton oral tradition since the remotest times.
The event concerned here is, so says La Villemarqué in the "argument" preceding the song, "the plague that devastated all Europe in the 6th century [and] especially Brittany". This dating would be confirmed by the then written "Life of Saint Guénolé" that was transcribed in a shortened version in the 9th century..." where we read that "the parish Elliant lost its whole population [whereas] the neighbouring, in particular Tourc'h, was preserved from harm by the prayers of an anchorite named Ratian."
M. Tanguy writes: "In fact, the document he means is the Mapbook of Landévénec Abbey (dating from the 11th century) where a place name Lan Ratian, today Larragen near Corray and not Tourc'h, and an unnamed nuisance are referred to."
La Villemarqué's sincerity
According to a Wikipedia article on "Guénolé of Landévénec", a certain Monk Clemens wrote two versions of the "Life of Saint Guénolé", Abbot of Landévénec (431 - 531) - Vita Sancti Winwaloei Cornugallensis-.
The shorter version is about 25 years older than the long one, dating to c. 875. The "Mapbook of Landévénec" (kept in Quimper Town Library) contains the same text that was copied to be included in it in mid -11th century.
In the "note" following the song, at least in the 1867 edition, La Villemarqué precisely mentions that he knows this text, via the Mapbook, from quotations made by Dom Morice in his 'History of Brittany' (1746) and
Dom Lobineau in his "Lives of the Breton Saints".
The excerpt quoted reads thus:
"Sanctus Ratianus, propter cladem suae gentis, deprecatus est Dominum, et sic in aliis locis multis, ita et nunc exaudivit illum Dominus, quando custodivit locum ejus (Turch) a supradicta mortalitate."
"Saint Ratian, because of the calamity that fell upon his kin and kith, besought the Lord, and, as in many other places, on that occasion, too, the Lord heard his prayer when He protected his parish (Tourc'h) against the aforesaid lethal threat."
M. Tanguy is right when he remarks that the Latin text does not identify the nuisance (cladis), but his further criticism is ill-founded.
In fact, La Villemarqué is far from peremptory in his statements: "Even if there is no reason to suppose the contrary", one may feel free to doubt that the song was composed "in concomitance with the events it reports" and that it was "handed down to us in its original genuineness."
A genuine old "gwerz"
As for the authenticity of this beautiful text which was the first song, as La Villemarqué tells us, collected (in Melgven) by his mother, Marie-Ursule Feydeau du Plessix-Nizon, it is remarkable that its 8th verse contains almost the same lamenting phrase as four other songs, "kriz vije'r galon na ouelje e... neb a vije" ("cruel the heart, whatsoever, who had come to ... and had not cried").
The Lament of Penmarc'h, strophe 4
The Death of Pontcalleck, strophe 48
Our Lady of Folgoët, strophe 32
The Heiress of Keroulas, strophe 29
Two other favourite themes of folk laments are also present in this song:
the mysterious ex-voto consisting in a "string of wax" like in Lez Breizh - Verse 91
the funeral procession like in ND du Folgoët - Verses 32 with 38
The Hag Ahès
Besides, there is a remarkable similarity ("Setu ar vosenn penn va zi" here, "Ma Gwrac'h Ahez e penn al lann" there...) with the grand Hag Ahès collected by Madame de Saint-Prix and transcribed (or re-written) by Kerambrun for the de Penguern collection.
These texts illustrate, if need be, the expressiveness of the Breton language and the irretrievable lost its total dying out would bring about.
May Internet contribute to safeguarding it!
To know more about Breton Saints.
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